Kids Coding : enseigner le code aux enfants pour en faire des « consomm’acteurs » éclairés share
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Kids Coding : enseigner le code aux enfants pour en faire des "consomm'acteurs" éclairés

4 décembre 2014

Apprendre le code dès huit ans, c’est possible ! Tel est l’idée à la base des Kids Coding, initiative lancée en juin 2013 par l’association Les Compagnons du Dev en partenariat avec Simplon. L’objectif : familiariser des enfants âgés de 8 à 12 ans, et notamment ceux issus des quartiers prioritaires, à la programmation informatique lors d’activités péri-scolaires. Entretien avec Stéphanie Vincent, « consultante en innovation sociale et numérique »​ qui revient sur les enjeux d’un tel apprentissage et la particularité d’un tel public.

RSLN : Pourquoi enseigner le code à des enfants et quels sont les particularités d’un tel public ?

Stéphanie Vincent : Enseigner le code à des enfants, c’est important pour la bonne et simple raison que les enfants d’aujourd’hui sont nés avec les nouvelles technologies : ce sont des usagers éclairés. Ils sont à la fois consommateurs et prescripteurs de la consommation de l’information. Le but de l’enseignement du code est d’en faire également les consommateurs-acteurs éclairés qui seront les citoyens de demain. Il faut non seulement qu’ils comprennent comment ça marche, ce qui se passe derrière leurs écrans, mais aussi ce qui est tracé de leur identité comme la responsabilité qu’implique leur présence en ligne.

L’enseignement du code permet de prendre le problème par le petit bout et de manière concrète et décomplexée : à travers un séquençage ils vont démonter, regarder un robot pour voir comment il fonctionne. L’objectif derrière tout cela : leur permettre de comprendre comment agir sur l’environnement et en devenir maître.

Mais ce n’est pas tout, l’apprentissage du code offre également la possibilité de réfléchir de manière collective et durable. A travers les enfants, on peut aussi atteindre les parents, qui sont eux aussi des utilisateurs et ainsi les faire réfléchir sur leurs pratiques et leurs usages. Enfin, on ne sait pas quels seront les métiers de demain et apprendre le code aide surtout à développer la capacité d’apprendre à apprendre. Cela permet en effet de se projeter dans les métiers du futur comme l’agrobiologie ou la médecine de demain. 

Comment est née l’initiative du Kids Coding ?

Stéphanie Vincent : Tout a commencé en juin 2013 avec Frédéric Bardeau et Simplon. Le lieu était en plein travaux pour accueillir l’école en septembre. A l’époque, je travaillais sur l’inclusion numérique des personnes peu diplômés ou des personnes âgées au niveau européen. Et puis j’en ai eu assez de travailler uniquement sur l’apprentissage des usages : je voulais travailler sur les pratiques à destination des enfants. J’ai quitté mon emploi. Et comme je ne voulais pas prendre le risque de créer une entreprise, j’ai alors créé une association, Les compagnons du Dev, pour laquelle les Kids Coding occupent une place importante.

 


Quelles sont les missions de l’association Les Compagnons du Dev ?

Stéphanie Vincent : L’association offre des formations, comme celle de référent digital à des jeunes issus des populations sous représentées. Dans ces formations, ils apprennent aussi bien la technique que la gestion de projet ou le Community Management. Notre but est qu’ils deviennent polyvalents. L’objectif est de les faire entrer dans l’emploi, dans des PME ou des petites structures. Au tout début, j’étais toute seule. J’ai alors amorcé toute l’ingénierie pédagogique. Aujourd’hui, l’association compte 10 salariés, dont deux personnes -des anciens Simploniens- qui s’occupent des Kids Coding. L’association a un objectif professionnalisant : l’avantage pour ces deux salariés est de pouvoir bénéficier encore de l’environnement de Simplon et ils travaillent également comme managers de formateurs.

Qu’apprennent-ils lors de ces activités de Kids Coding ?

Stéphanie Vincent : Le but des activités est de donner aux enfants une idée des étapes obligatoires pour créer un objet : ils apprennent la succession des composants à utiliser, leur raison d’être, ce qu’est un software, comment fonctionne l’interface homme/machine, comment le changement de code peut changer l’interface et à chercher sur internet… Les enfants programment à deux et font ce qu’on appelle du peer-programming. On les met en mode « collectif ». Ils doivent documenter leurs sources, formuler des problématiques, s’écouter et verbaliser.

On sort alors complètement du schéma classique « sachant–professant ». Dans les séances de Kids Coding, le sachant devient un animateur de savoir qui participe également à la formulation des cours. De son côté, la personne ressource va apporter des éléments mais ce sont les enfants qui vont développer leurs propres stratégies. En effet coder, c’est développer des stratégies de contournement. Cela permet aux enfants de développer une intelligence multiple. On raisonne souvent en termes de Quotient Intellectuel (QI), mais il y a d’autres types d’intelligences qui peuvent être mobilisées, comme l’intelligence spatiale ou musicale. Le but des séances est donc d’apprendre aux enfants à épanouir ce qu’ils sont.

Quand savez-vous que vous avez réussi ?

Stéphanie Vincent : L’objectif des Kids Coding est que les enfants passent de la logique de consommateur à celle d’acteur : ils deviennent des makers. Ils apprennent comment fonctionnent le code, les machines, la robotique et à fabriquer des objets 3D. Depuis septembre 2013, plus de 700 enfants sont venus aux Kids Coding. On propose plusieurs formules : des activités découverte, des abonnements mensuels ou trimestriels, des stages pour les adolescents. Par exemple, lors d’un stage, des adolescents ont appris à fabriquer une bande d’arcade avec un tupperware. Ils ont mis les mains dans le cambouis ! Ils ont appris à souder les composants et à installer un software pour faire un émulateur de jeu vidéo. Ils sont repartis avec leur tupperware bricolé, qu’on voulait transparent afin qu’ils montrent à leurs parents ce qu’il y a dedans. C’est une borne d’arcade version vintage avec laquelle ils peuvent jouer en la branchant sur la télé.


Comment vont évoluer les Kids Coding ?

Stéphanie Vincent : Pour l’instant, il y a deux modèles : d’un côté les « coding goûters »  qui sont gratuits et qui publient les étapes de leurs ateliers ; de l’autre, ceux qui vendent leur prestation et qui ne publient aucune ressource. Nous souhaitons nous situer entre les deux en donnant les ressources à la communauté. C’est une dynamique plus innovante que celle qui consiste à faire payer et qui, dans ce cas, resterait sur ses acquis. De notre côté, dès que la technologie sur laquelle on a un jeu de veille se stabilise, on sort un atelier. Le nouveau site internet permettra notamment de valoriser les ressources développées lors des Kids Coding et des formations. Ce n’est pas programmatique mais c’est un processus continu.

Pour l’instant les Kids Coding se déroulent principalement à Montreuil, dans les locaux de Simplon. On en fait aussi dans Paris, à l’Archipel, un lieu géré par Aurore, une association d’utilité publique. Le lieu comporte aussi un centre d’hébergement d’urgence : il est donc proche de populations fragiles. On souhaite mettre en place des actions croisées avec les enfants de ces quartiers. Je souhaite que l’on continue d’en faire à Montreuil, disons tous les quinze jours. C’est important d’avoir un lieu dans l’Est parisien et d’être au contact des populations défavorisées.

Le dernier atelier Kids Coding a eu lieu chez Microsoft, pendant la Code Week le 15 octobre dernier. La Ministre de l’Economie numérique, Axelle Lemaire y a fait une apparition via Skype. Pour vous, quel en était l’enjeu ?

Stéphanie Vincent : C’est important pour nous d’avoir une visibilité et surtout d’être soutenu dans nos actions. On a différents mécènes, dont Microsoft qui nous soutient sur un plan annualisé. C’est important qu’un géant du numérique joue un rôle de diffusion et de facilitation des pratiques, surtout dans des milieux défavorisés. On parle souvent du gap qu’exacerbe le numérique entre les populations les plus aisées et celles les plus défavorisées, et c’est vrai, il existe. Mais les initiatives de types Kids Coding permettent, à notre humble niveau, d’y remédier. 

 Axelle Lemaire via Skype

La Ministre de l’économie numérique Axelle Lemaire via Skype, à l’atelier Kids Coding du 15 octobre chez Microsoft.

Que pensez-vous des initiatives mises en oeuvre actuellement en Estonie, au Royaume-Uni et envisagés en France​, visant à généraliser l’apprentissage du code très tôt dans l’enseignement scolaire ? Que pensez-vous de l’idée de créer un bac Humanités Numériques ?

Stéphanie Vincent : Ce sont des initiatives poussées. Au Royaume Uni par exemple, l’apprentissage du code se fait à l’école. En France, il y a certes des avancées mais on a encore un gap à franchir. Je suis persuadée qu’il faut infuser le numérique et les pratiques digitales à tous les niveaux. La difficulté, c’est de briser les silos pour passer à la transversalité des disciplines.

Les propositions du rapport Jules Ferry 3.0 vont dans le bon sens. La démarche derrière la création d’un bac Humanités Numériques est bonne mais je trouve dommage qu’on soit obligé de passer par là. Je pense qu’il faut former les enseignants mais aussi les rassurer : le numérique ne viendra pas les remplacer.  Je reste persuadée qu’il faut ouvrir l’école. Les ENT sont des circuits fermés qui s’ouvrent peu : les personnels enseignants sont donc enfermés dans des pratiques qui leurs sont imposées. Les enseignants se retrouvent seuls, voire isolés dans leur démarche d’ouverture sur l’extérieur. Certains anciens intègrent déjà le numérique dans leur pédagogie. J’ai rencontré un prof d’histoire-géographie qui faisait produire des quizz à ses élèves : le fait de construire les quizz aidait les élèves à apprendre le cours sans qu’ils fassent l’effort de réviser le cours. De même, on peut imaginer un professeur de français qui utiliserait Twitter pour faire de la poésie avec ses élèves. Je pense qu’il faut véritablement accompagner les professeurs dans cette démarche, les aider et croire en leur potentiel.

Souvent on pense que ce n’est pas possible et on brandit les limitations budgétaires comme frein à l’ouverture à la digitalisation, mais c’est un faux problème. On peut faire plein de choses en low tech. Pourquoi ne pas partir d’une machine basse qualité par exemple ? Pourquoi ne pas envisager une séquence de la 6ème à la 3ème dans laquelle les élèves construiraient le parc informatique du collège ?

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