Laure de la Raudière : « Nous avons besoin d’une armée de gens sachant coder ! » share
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Laure de la Raudière : "Nous avons besoin d'une armée de gens sachant coder !"

1 juillet 2014

Après l’Estonie et le Royaume Uni, est-ce au tour de la France de rendre obligatoire l’enseignement du code à l’école ? Rien n’est encore fait, mais c’est bien le sens de la « proposition de loi visant à rendre obligatoire l’enseignement du codage informatique à l’école » déposée le 11 juin dernier par une trentaine de députés. Une proposition en forme d’occasion de penser et débattre la réforme de l’école et plus largement, la société, nous a expliqué Laure de la Raudière, co-auteure d’un récent rapport sur le numérique et rapporteuse de la loi.

RSLN : A l’Assemblée, on vous voit beaucoup sur les sujets du numérique. D’où vous vient cet intérêt ?

Laure de la Raudière : C’est d’abord en tant que secrétaire de la Commission des affaires économiques, où je travaille depuis sept ans et qui s’intéresse notamment aux télécommunications et au numérique. Et dès que j’ai été élue députée en 2007, je me suis intéressée à ces sujets parce que c’étaient des domaines que je connaissais à titre personnel, puisque je suis ingénieure télécom de formation. J’ai travaillé à France Télécom, j’ai été associée à une startup dans le domaine du numérique et j’ai créé mon entreprise en 2003 de conseil en réseaux et télécommunications. Je m’y suis intéressée naturellement et me suis rendue compte qu’on n’était pas si nombreux sur ces sujets ! Je suis d’ailleurs étonnée que les députés ne s’intéressent pas plus au numérique. Ils le voient comme un outil, sans prendre conscience que la société se transforme, et finalement ils restent dans un fonctionnement très 20ème siècle.

Justement, quels sont les enjeux qui vous motivent à vous intéresser au développement du numérique ?

LdlR : Le numérique convoque une révolution majeure dans notre société. Pour la première fois de notre histoire, une technologie s’est diffusée en moins de 20 ans sur la planète. Toute la société est transformée en profondeur et de façon durable. Aujourd’hui, chaque citoyen peut entrer en contact avec le monde entier, soit pour exprimer ses idées, soit pour démarrer une activité économique. C’est donc un support de droits fondamentaux essentiel.

Vous signez avec Corine Ehrel un rapport remarqué sur le développement de l’économie numérique. En matière d’éducation au numérique, quels sont les défis à relever ?

La formation de tous aux usages du numérique est la clé de voute de notre accompagnement des usages de la société. Les enfants à l’école, les adultes par la formation professionnelle… On ne doit laisser personne au bord du chemin, sous peine de faire de nouveaux exclus.

Mais il y a aussi un énorme enjeu de formation aux métiers de demain : il faut qu’on ait des acteurs de l’économie numérique. 65% des métiers qui existeront dans vingt ans n’ont pas encore été créés aujourd’hui. Notre éducation nationale doit donc apprendre aux enfants à être agiles, à se remettre en cause et à se former en permanence. Et il faut aussi que l’école éveille les enfants au code informatique : nous avons besoin d’une armée de gens sachant coder si on veut gagner la bataille du numérique face aux géants américains et asiatiques.

Enseigner le code à l’école, c’est le sens du projet de loi que vous avez déposé le 11 juin dernier avec une trentaine de députés UMP ?

C’est surtout un éveil à la programmation que l’on veut rendre obligatoire. Pour moi, c’est important que les enfants comprennent comment les applications qu’ils utilisent sont conçues afin qu’ils ne soient pas juste des consommateurs béats des nouveaux outils du numérique. Il faut aussi qu’ils comprennent que beaucoup de métiers de demain seront basés sur le code ou liés aux technologies numériques. Il faut qu’ils s’orientent vers les formations adéquates. Et puis le codage est aussi une excellente façon de développer sa logique, ce qui, dans une société de plus en plus complexe, ne peut pas faire de mal !

Concrètement, comment enseigner le code à l’école ?

Pour le primaire, je pense d’abord à un éveil à la logique de la programmation. Ensuite, on peut changer en profondeur les cours de Techno au collège. Est-ce qu’il ne serait pas temps de les transformer en cours de développement informatique et de fonctionnement numérique ? Vu l’enjeu, il faudrait moderniser ce cours pour le concentrer sur des choses qui seront plus opérationnelles pour les élèves, dans le monde dans lequel ils vont vivre. Ne doit-on pas savoir créer son propre site Internet à la fin de la 3ème et ainsi prendre conscience de la nécessité de gérer son identité numérique ?

On peut agir ensuite sur des filières plus spécifiques, comme la filière ISN qui crée une continuité avec le collège. L’idée est d’intéresser les enfants et de faire en sorte qu’ils soient beaucoup plus nombreux qu’aujourd’hui à s’orienter vers ces métiers.

Il y a aussi la question de la formation des enseignants. Vous proposez la création d’un capes et d’une agrégation.

Cela nous a été reproché et doit sans doute être approfondi. En fait, sur ces enjeux, il faudrait que l’Education nationale fasse une mission approfondie. L’idée, c’était d’avoir des professeurs et une filière de l’Education Nationale qui s’emparent de ce sujet, et prennent en compte l’irruption du numérique dans la société.

Institutionnaliser cet enseignement permettrait en tout cas de montrer son importance. Je tire la sonnette d’alarme ! L’instituteur peut être là pour guider les enfants, être un animateur. Mais la classe peut être enseignée par un cours à distance, un logiciel d’apprentissage du code… C’est à définir avec le ministère de l’Education, car j’imagine bien que les enseignants ne peuvent pas être au point du jour au lendemain. Nous avons discuté avec Benoît Hamon, du fond mais aussi de la forme, c’est-à-dire de la façon dont on peut rendre cet enseignement obligatoire dans toutes les écoles de France.

Quels sont les codes que vous envisagez d’enseigner à l’école ?

Je n’ai pas réfléchi à cette question, d’abord parce que ce n’est pas moi l’experte dans ce domaine : moi j’ai appris à coder exclusivement en assembleur, et cela, on ne va pas leur apprendre ! Tout ce chapitre mériterait une mission en tant que tel, à l’Assemblée Nationale ou ailleurs. Il faut monter un groupe de travail qui déterminera ce que l’on peut faire comprendre aux enfants en matière d’éveil au code. Avec Corinne Erhel, député PS des Côtes d’Armor avec qui j’ai effectué cette mission sur le développement de l’économie numérique, nous avons remarqué qu’il y a un enjeu colossal en matière de formation. Mais si on n’a pas creusé le contenu de l’enseignement, c’est aussi parce qu’il s’agit d’une prérogative, à l’Assemblée Nationale, de la Commission des Affaires culturelles et de l’Education.

En tout cas, la première politique publique à mettre en place, c’est la formation – à tous les âges. Au lycée, on n’apprend même pas à faire un CV. Pour moi, demain, chaque jeune devrait avoir son propre site internet, où il présente qui il est, ce qu’il fait… via une vidéo en ligne par exemple. Cela, il faut qu’il sache le faire. Et il faut qu’il comprenne comment la grammaire informatique est construite. 

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