Le net en « clair obscur » : entretien avec Dominique Cardon share
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Le net en "clair obscur" : entretien avec Dominique Cardon

5 février 2010

Dans le cadre de notre carnet de route consacré au privacy paradox, nous avons rencontré cette semaine Dominique Cardon, sociologue au Laboratoire des usages d’Orange Labs et chercheur associé au Centre d’études des mouvements sociaux (CEMS/EHESS). 

Spécialiste des comportements sur internet et des réseaux sociaux, il a mené en 2009 avec la FING (la Fondation Internet Nouvelle Génération) et FaberNovel, l’étude SocioGeek qui vise à mesurer l’impudeur des internautes et à comprendre la façon dont on choisit ses amis sur les sites sociaux.

RSLNmag.fr : Comment analysez-vous le concept du privacy paradox ?

Dominique Cardon : D’abord les internautes ont une certaine conscience de ce qu’ils font sur le net. Quand on les interroge, ils laissent entendre clairement qu’ils ont peur de voir leurs données manipulées et en même temps, ils bloguent, publient leurs photos sur internet et s’exposent de différentes façons. Il y a un décalage entre les pratiques et la représentation. Certes, ce sont les pratiques qui comptent mais les internautes savent qu’aller sur les réseaux sociaux peut avoir un impact sur leur identité.  Par ailleurs, il y a différentes formes de pratique selon la plateforme utilisée. On peut faire une typologie des plateformes relationnelles du web 2.0 qui s’organise autour des différentes dimensions de l’identité numérique et du type de visibilité que chaque plateforme confère au profil de ses membres. Sur certains sites comme MySpace ou YouTube, les internautes s’exposent beaucoup et partagent volontairement l’information. D’autres sites sont intermédiaires entre le totalement privé et le totalement public : les participants rendent visibles leur intimité, leur quotidien et leur vie sociale, mais ils s’adressent principalement à un réseau social de proches et sont difficilement accessibles pour les autres. C’est ce que j’appelle le clair-obscur.

C’est-à-dire ?

La visibilité en clair-obscur est le principe de toutes les plateformes relationnelles qui privilégient les échanges entre petits réseaux de proches. Si les personnes se dévoilent beaucoup, elles ont l’impression de ne le faire que devant un petit cercle d’amis, souvent connus dans la vie réelle. Les autres n’accèdent que difficilement à leur fiche, parce que l’accès est limité. Pour autant, ces plateformes refusent de se fermer complètement dans un entre-soi. Elles restent ouvertes à la nébuleuse des amis d’amis et des réseaux proches qui facilitent la respiration et la circulation dans l’environnement que dessine le simple emboîtement des réseaux de contacts de chacun des membres.

Selon vous, il y a deux débats dans le privacy paradox qui appellent à des réponses différentes ?

Oui si l’on cherche qui peut nous surveiller. Il y a d’une part la surveillance institutionnelle qui est celle de l’Etat ou des entreprises. C’est pour ça que l’on a créé la CNIL. On  avait peur notamment des fichiers interconnectés (administratifs, fiscaux, sécurité sociale…). Et puis, il y a la surveillance  interpersonnelle faite par les amis, les parents, les professeurs… La première peut être régulée par  le droit à condition de le faire appliquer. En revanche, il est beaucoup plus difficile d’intervenir dans le deuxième débat car les individus s’affichent de façon consentie. Et dans ce cas, je ne pense pas que le droit peut faire grand-chose. Les parents, les institutions souhaitent protéger les individus contre eux-mêmes mais c’est une attitude de plus en plus difficile dans notre société car les individus prétendent être autonomes et responsables.

Mais il y a déjà eu des dérives dans la manipulation des données personnelles. Ne peut-on craindre que le phénomène s’amplifie ?

A chaque fois qu’une technologie introduit quelque chose de nouveau, il y a une panique morale. Certes, il est important de poser le débat car le phénomène est devenu un phénomène de masse. Mais compte tenu du volume considérable de personnes qui s’exposent sur Internet, on devrait plutôt être surpris par le faible nombre de problèmes. Et puis, il y a des filtres. Ceux qui n’auront pas été acceptés dans un réseau mais qui vont exploiter les informations seront blâmés, les voyeurs seront stigmatisés.  Aujourd’hui, les DRH commencent à être conscients de ce risque.   

Faut-il éduquer les jeunes aux réseaux sociaux ?

Eduquer est toujours utile. Mais il faut le faire de façon non paternaliste car cela peut être contre-productif. Il faut intégrer les pratiques et les codes culturels des jeunes. Par exemple, les adolescents sont très sensibles à la honte. Dans ce cas,  il faut leur montrer à partir de quand « on a la honte ».

Comment gérer les traces que nous laissons sur Internet ?

Il est possible de détruire l’essentiel des données personnelles sur Internet. Mais l’utilisateur n’a pas forcement envie de les effacer car c’est une partie de lui-même qui disparaîtrait. Néanmoins, je pense que chaque utilisateur doit savoir ce que les plateformes possèdent comme information sur ses données personnelles. Il doit se rendre mieux compte de qui le voit.

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