Le savant et les TICE : quelle place pour le numérique à la fac ? share
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Le savant et les TICE : quelle place pour le numérique à la fac ?

10 janvier 2011

(visuel : Un panel universitaire, organisé dans Second Life, par John E. Lester, licence CC)

Quelle place pour les TICE dans l’enseignement supérieur ? Le Café Pédagogique rend compte des premières « Journées scientifiques – Pédagogie Universitaire Numérique », organisées à l’Ecole normale supérieure de Lyon, les 6 et 7 janvier.

Et s’attarde notamment sur l’intervention de Brigitte Albéro, directrice du département des sciences de l’éducation à l’université de Rennes 2, qui plaide pour une approche critique, mais stimulante, quant au rôle dévolu au numérique à l’université.

L’universitaire développe en effet, selon le compte-rendu proposé par Le Café pédagogique, l’idée d’une sorte d’incompatibilité de fait, entre position universitaire, auréolée du savoir, et utilisation du numérique

« Il peut être à première vue légitime que les universitaires pensent qu’ils ont mieux à faire que de passer du temps à apprendre à se servir d’une plate-forme numérique. "Y succomber, c’est remettre en cause son identifié, sa spécificité, son pouvoir symbolique, sa position de sachant" », écrit le Café Pédagogique, citant l’universitaire.

Vision plutôt négative, a priori … mais Brigitte Albéro, spécialiste de sciences pédagogiques, n’en développe pas pour autant un discours technophobe.

Elle plaide à l’inverse pour un juste mariage entre réflexion sur les pratiques pédagogiques et introduction du numérique – et, plus classiquement, pour une augmentation du nombre de postes d’enseignants de fac :

« Les TICE ne sont donc pas la solution magique à la massification de l’université : l’interrogation sur le rapport au savoir ou les moyens en postes en sont d’autres leviers plus efficaces… "La pédagogie numérique risque encore d’enrichir les plus riches en capital culturel, si on ne l’accompagne pas. La distance ne peut pas remplacer le présentiel»

Bref, selon le compte-rendu du Café pédagogique, il s’agit de mettre en place « une théorie de la pratique pour produire des savoirs sur l’Éducation ».

Chapelles et tour d’ivoire

Ce débat fait écho aux lectures et entretiens que nous vous avons proposés autour d’Andrew Keen et Patrice Flichy, invités des premières rencontres RSLN. Tous deux, spécialistes des pratiques amateurs en ligne, postulaient en effet une même indispensable évolution de la place des experts, et notamment des experts universitaires, sous l’effet des technologies numériques.

Leur vision étant assurément plus … radicale que celle développée par Brigitte Albéro. Relisons ainsi ce que nous expliquait Andrew Keen, dans l’entretien qu’il nous avait accordé

« Dans « l’ancien monde » – celui du XXe siècle, on va dire – vous pouviez être un universitaire perché dans votre tour d’ivoire, réfugié dans le douillet cocon de votre « chapelle », et professant votre savoir à des étudiants respectant totalement votre parole. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose, je ne me situe pas sur ce terrain là, mais une chose est sûre : aujourd’hui, cette attitude n’est plus tenable, vous devez apporter votre autorité par la preuve plus que par le statut. La hiérarchie ne fait plus l’expertise, c’est la compétence qui la révèle. » 

Et Patrice Flichy, très éloigné de Keen sur la question de la valeur des pratiques amateurs, n’en était guère éloigné sur cette question de la révolution des positions des experts :

« La montée en puissance des amateurs peut […] être profondément déstabilisante pour les experts-spécialistes. Il est difficile pour l’enseignant d’avoir en face de lui des élèves qui contestent son savoir au nom d’informations recueillies dans des encyclopédies en ligne. […] Ces nouveaux rapports sociaux obligent le spécialiste à changer de position et de ton : ne pouvant plus imposer son savoir par des arguments d’autorité, il doit s’inscrire dans une relation plus égalitaire où il faut expliquer, dialoguer, convaincre, tenir compte des objections de ses interlocuteurs. »

Les discours de Keen et Flichy peuvent se lire comme l’exact contre-pied de l’argumentation développée par Brigitte Albéro. Ils se réunissent néanmoins sur un point : l’utilisation de toute la palette des sciences humaines et sociales pour construire un rapport au numérique sain et utile.

« Ceux qui produisent des concepts sur l’activité et les techniques sont l’anthropologie, la sociologie, la philosophie, l’infocom, les sciences de l’Éducation. Nous devons les travailler ensemble pour pouvoir penser une épistémologie de la pratique qui ne soit pas une somme de recettes », revendique ainsi Brigitte Albéro.

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