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L’école prépare-t-elle suffisamment les élèves à un avenir numérique ?

2 décembre 2014

Cette question était au cœur d’une table ronde au salon Educatec-Educatice, le salon professionnel de l’éducation primaire, secondaire et de l’enseignement supérieur qui s’est tenu du 26 au 28 novembre dernier à Paris. Au cœur des discussions se trouvaient notamment l’apprentissage du code, les enjeux de la transformation numérique et la réforme de l’Education nationale pour accueillir au mieux le numérique dans les classes.

L’annonce du Président de la République en septembre dernier du « grand plan numérique pour l’école » était de toute évidence à l’esprit des intervenants de cette table ronde, avec cette question en filigrane : l’équipement des élèves et l’apprentissage du code se révèlent-ils suffisants pour préparer les élèves à un avenir numérique ?

L’apprentissage du code n’est pas un but en soi

La question du code en tant que tel a été vite traitée. De l’avis de tous les participants, son apprentissage constitue davantage un moyen qu’un but en soi. Comme le résume Michel Perez : « Il ne s’agit pas de fabriquer des codeurs, mais d’amener les enfants à travailler et comprendre le monde numérique. La question mérite d’être posée avec sérieux et détermination ».

L’enjeu : « préparer les enfants à notre avenir, et non pas à notre passé »

Patrick Coquet, Délégué général de Cap Digital (pôle de compétitivité francilien dédié à la transformation numérique) l’affirme : « aujourd’hui, l’école ne forme pas assez sur l’usage du numérique ».

La question de l’avenir professionnel des élèves qui entrent dans le circuit scolaire aujourd’hui se pose, puisque près de la moitié des métiers pourraient être supprimés d’ici une vingtaine d’années ou seront occupés par des robots et que l’on estime que 65% des étudiants d’aujourd’hui pratiqueront, une fois diplômés, des métiers qui n’ont même pas encore été inventés.

Pour autant, le sujet est déjà délicat dans certains secteurs : il existe aujourd’hui une pénurie sur tout un ensemble des métiers du numérique, et Patrick Coquet de l’expliquer : « Les entreprises qui ne savent pas embaucher en France se tournent vers les Etats-Unis. Si on ne sait pas organiser les compétences en France, cela va devenir dramatique. L’école doit donc réagir très vite, c’est une question de survie pour notre économie. »

La formation professionnelle se dessine donc en creux du débat. Et Blandine Raoul-Réa, de la direction du Numérique pour l’Education au ministère de l’Education nationale, de souligner la mission de l’école au regard des transformations du numérique sur l’ensemble de la société : faire en sorte que les jeunes soient adaptables dans la société d’aujourd’hui, mais aussi dans celle de demain.

Une société désormais « apprenante »

Car l’adaptabilité, ou plus largement la capacité à se former tout au long de la vie est devenue nécessaire aux yeux de l’ensemble des intervenants. L’apprentissage du numérique ne peut être un savoir figé dans le marbre, en raison de l’évolution permanente des technologies, des langages informatiques, et des usages qui en sont faits. C’est notamment ces raisons qui font dire à Sophie Pène, pilote du groupe Education au Conseil National du Numérique (CNNum), que « toute la société est devenue apprenante ». Et d’insister sur les changements induits par le numérique : une société moins verticale, plus solidaire, plus connectée.

Benoit Thieulin, président du CNNum précise la portée des bouleversements :

« Nous vivons un changement de civilisation. Jeremy Rifkin parle de troisième révolution industrielle [dans son ouvrage The Third Industrial Revolution], mais il se trompe, car le numérique va au-delà. Il s’agit plutôt d’une révolution technique et cognitive, liée au savoir et d’une portée comparable avec l’invention de l’imprimerie. »

Il est donc du devoir de l’école d’accompagner ces transformations pour inculquer une « littératie numérique », et d’intégrer en son sein les problématiques soulevées.

« L’école de Jules Ferry avait pour but de former des citoyens pour la république naissante, et des cadres pour la révolution industrielle en cours », rappelle le président du CNNum. L’enjeu est donc également de former les citoyens d’une société numérique :

« Il ne faut pas imaginer que les “digital natives” vont penser la société numérique de façon spontanée. Ce que fabrique bien le numérique, ce sont des consommateurs passifs, pas des citoyens éclairés du numérique. L’enjeu est politique, culturel et économique. »

L’Education nationale doit maîtriser la « vague numérique » 

Concrètement, Michel Perez insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de créer de nouvelles disciplines pour l’apprentissage du numérique, mais d’amener les enseignants à créer des projets transdisciplinaires. Blandine Raoul-Réa précise cependant :

« Le numérique doit être un objet d’étude. C’est déjà le cas en technologie, en Sciences de la Vie et de la Terre, en sciences physiques, et avec l’option Informatique et Sciences du Numérique en filière Scientifique. Une étude est en cours pour la mettre dans les premières Littéraire et Economique ».

Professeur et président de l’assemblée des chefs de département informatique, Jean-Hugues Réty constate également cette évolution. Le numérique est devenu une science à part entière et des options au lycée permettent de s’initier à la pensée algorithmique. Mais pour lui, il faudrait aller plus loin. Il regrette qu’il n’y ait pas de Capes en informatique, les IUT recrutant leurs étudiants directement après le bac. Or, explique-t-il, un tel Capes permettrait d’avoir une formation dans les lycées beaucoup plus proche de ce que les IUT proposent par la suite. L’occasion de réduire les erreurs d’orientation, mais aussi d’encourager les jeunes filles à intégrer de tels cursus : elles sont actuellement minoritaires et surtout en baisse de 10% sur les dernières années.

L’Education nationale agit de son côté avec la direction du Numérique pour l’Education créée en février 2014 pour piloter le numérique éducatif en mettant en cohérence les usages et les ressources disponibles. Le Ministère peut également s’inspirer des recommandations du CNNum qui, dans son rapport « Jules Ferry 3.0 » publié en octobre dernier, proposait notamment un bac « Humanités numériques », piloté par un projet pédagogique propre à chaque établissement et explorant les dimensions économiques, artistiques, sociales et cultures du numérique, au-delà des seuls aspects scientifiques et techniques.

Le Président du CNNum Benoît Thieulin considère qu’on enseignait mieux l’informatique dans les années 1980 qu’au moment où Internet a émergé. Mais il se montre optimiste sur la capacité de l’Education nationale à s’approprier ces sujets, bien que beaucoup reste à faire :

« La transformation numérique de l’enseignement a déjà commencé. L’Education nationale a commencé à se transformer, et les élèves et les professeurs sont connectés. Des professeurs innovants, il y en a déjà plein. Mais va-t-on maîtriser la vague numérique ? ».

La question reste entière. Pour aller plus loin, ne manquez pas notre débat : « et maintenant, quelles pédagogies numériques ? ».

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