L’éducation numérique en assises

19 avril 2010

(photo : Sugata Mitra, par mrtnk , licence CC)

Le tableau est inhabituel. Imaginez-plutôt. Des enseignants, des parents d’élèves, des patrons de PME spécialisées, mais encore des politiques, réunis pour échanger autour de questions d’éducation : avouez, cela ne se voit pas souvent…

Jeudi 15 et vendredi 16 avril, nous étions à la Cité des sciences et de l’industrie, pour les premières assises nationales de l’éducation et de la formation numériques, organisées par Cap Digital,  et plus précisément par Jonathan Bartoli – que l’on a déjà croisé sur RSLNmag.fr.

Voici, en toute subjectivité, quelques échanges saisis à l’occasion de ce premier rassemblement physique de « la filière TICE », qui s’était donné l’ambition de traiter la problématique sous tous ces aspects – éducation scolaire ou informelle, enseignement supérieur, formation professionnelle.

La leçon indienne

Jeudi, à contre-courant de la première table ronde, qui soulignait notamment le déficit d’équipement informatique dans les écoles françaises, l’intervention de Sugata Mitra a pour le moins étonné l’assistance. « A hole in the wall ». C’est le nom donné par cet enseignant-chercheur à l’Université de Newcastle, à l’une des expériences éducatives qu’il mène, depuis 1999, auprès d’enfants défavorisés en Inde, pour palier l’absence d’infrastructures.

Son principe ? Un ordinateur installé, dans un lieu public, à hauteur d’enfant, dont seuls l’écran et le clavier sont accessibles à travers le mur d’une bâtisse.  Ce dispositif a été mis en place par Sugata Mitra dans une vingtaine de villages indiens. Le professeur est convaincu que les enfants, quelles que soient leurs conditions de vie, constituent de véritables éponges, capables d’apprendre par eux-mêmes. Soulignons que dans le cas présent, ils ne parlaient pas anglais et n’avaient jamais vu un ordinateur de leur vie. Sugata Mitra laisse donc l’ordinateur sans aucune explication.

Les résultats sont éloquents : au bout de neuf mois, 42% des enfants avaient acquis, collectivement et en jouant, un socle de compétences informatiques (créer des documents et des fichiers, naviguer sur internet, envoyer des mails, effectuer des recherches sur le web…). Le chercheur notait également une augmentation significative du niveau d’anglais et de mathématiques, une amélioration de l’assiduité scolaire, la diminution du taux d’échec scolaire ou encore la réduction de la criminalité infantile.

Le matériel, oui… mais pas seulement

La journée de vendredi débute par un témoignage de terrain, qui remet les pieds sur terre : « Finalement, côté matériel, on s’en sort ; en revanche, la formation, ce n’est pas ça. Quelle aide à l’utilisation de ce beau matériel qui arrive dans les établissements ? ». Vendredi matin, lors de l’atelier « pratiques du numérique dans la classe : quelles perspectives ? », un professeur de maths de Seine-Saint-Denis explique la réalité de son expérience TICE.

Évidemment, lui est totalement convaincu de l’apport des TICE dans son enseignement. Il cite notamment les avantages des boîtiers numériques, dans leurs nouvelles versions : « Avant, avec les simples quizz (des réponses A, B, C, D, E, F), c’était très limité. Désormais, je peux poser des questions ouvertes aux élèves, qui répondent tous et me permettent d’avoir un retour sur leurs acquisitions très fidèle, et instantané. C’est la grande différence avec les questions posées à l’oral, où seuls ceux qui connaissent la réponse vont lever la main… »

Le problème ?
Pour faire tourner cela, il se sent un peu seul. Tout à la fois « référent TICE » (fonction pédagogique, de quasi « évangélisation » et de remontées des « bonnes pratiques ») et administrateur du réseau du lycée (fonction éminemment technique), il bénéficie d’un aménagement de son emploi du temps… un peu trop léger pour être sérieux, à ses yeux : « J’ai deux heures de décharge par semaine, il me faudrait deux heures par jour… »
 
Un tournant dans les politiques publiques ?

2010, année du numérique à l’école ? On s’en souvient, à l’occasion de la remise du rapport Fourgous, en février, à Elancourt, le ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, promettait l’annonce d’un « grand plan éducation numérique pluri-annuel […] d’ici avril », et qui sera notamment financé par des ressources du grand emprunt.

La table ronde organisée vendredi après-midi en « conclusion » de ces deux journées est évidemment largement revenue sur la mise à l’agenda actuelle des TICE.

Tout en reconnaissant que « les arbitrages sont entre les mains de Luc Chatel », le député UMP des Yvelines Jean-Michel Fourgous a, une nouvelle fois plaidé pour une révolution culturelle dans la manière d’aborder l’enseignement grâce au numérique. Quitte à y aller franchement :  « On peut imaginer que le C2I2E [certificat informatique et internet, NDLR] soit imposé dans le recrutement des enseignants, a-t-il notamment expliqué. Si un professeur n’a pas compris ce que c’est que la culture numérique, il ne pourra pas enseigner, et puis c’est tout ! ». Quelques applaudissements sont venus saluer son propos.

Un indice, pour montrer l’étendue du chemin à parcourir ?
Dans son rapport, Jean-Michel Fourgous plaide pour une introduction aussi rapide que possible des manuels numériques – « Rendre obligatoire, pour 2011, la publication bimédia de chaque ouvrage pédagogique et éducatif », mesure 19 du rapport (voir PDF). La réaction des éditeurs ne s’est pas fait attendre : « Ils ont quasiment fait sauter le standard de l’Education nationale pour dire que le délai n’était pas tenable … »

[edit du 26 avril : la plupart des sessions ont été filmées et sont désormais disponibles en ligne]

> Pour aller plus loin :

Qu’est-ce que les enfants peuvent apprendre seuls ?, sur le blog d’Henri Verdier

– Notre débat : Eduquer au numérique : comment on fait ?

– Compte-rendu des deux journées sur Le Café Pédagogique

– Tous nos articles sur l’éducation au numérique

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