Les réseaux sociaux vont-ils changer l'école?

24 septembre 2012

« Faut-il autoriser Internet aux examens ? ». Cette épineuse question, dont nous nous faisions écho récemment, soulève un débat de fond sur nos méthodes d’apprentissage. Dans un monde où les informations sont disponibles à tout moment et en tout lieu, peut-on en effet libérer notre mémoire de toutes ses connaissances pour apprendre plutôt des compétences, plus souples ?

C’était, en substance, la question qu’explorait le colloque « Apprendre avec les réseaux socionumériques » qui, du 17 au 21 septembre, réunissait à Poitiers des pédagogues, des universitaires et des professionnels du numérique éducatif.

Un questionnement qui part d’un constat : les outils numériques, les réseaux sociaux et les usages du web social en général ont radicalement transformé les pratiques d’information des élèves d’aujourd’hui.

Jusqu’à dessiner un nouveau modèle d’apprentissage ? Certains le pensent, et nous prédisent un contexte éducatif moins magistral, structuré et linéaire, que ce que l’école propose depuis plus d’un siècle. Les conférences que nous avons suivies à Poitiers sont l’occasion de faire le point sur ces questions avec des spécialistes.

> La montée en puissance des apprentissages informels 

Pour Patrick Neuhauser, la révolution numérique nous engage à prendre en compte la montée en puissance des apprentissages informels tout au long de la vie. Citant un modèle proposé par Michael Lombardo et Robert Eichinger, du Center for Creative Leadership, il estime que notre formation serait à l’origine de 10% de nos apprentissages à peine. Nos relations fourniraient 20% supplémentaires ; quant aux 70% restants, ils seraient fournis par nos expériences :

« L’apprentissage informel, c’est la balance entre la réflexion et l’action », explique le formateur.

Autrement dit, l’éducation et la formation embrassent tous les aspects de la vie, même dans les situations où nous ne sommes pas conscients d’apprendre. D’où, selon Patrick Neuhauser, l’intérêt de trouver comment reconnaître, et valoriser les choses apprises en dehors de l’école… et tout au long de la vie !

Pour lui, l’entreprise est un bon exemple : sachant que les professionnels négocient en permanence, et de façon sélective, leur engagement au travail, leurs missions et activités, leurs attentes de changement… peut-être pourrait-on encourager et faciliter la progression de chacun en développant une culture de l’apprentissage qui tiendrait compte de l’apprentissage informel ?
 

> Une idée toute faite : le « digital native », naturellement agile

Si ces idées sont à la mode, c’est en partie grâce à une nouvelle catégorie de jeunes qui laissent une impression forte : la figure du « jeune geek » qui s’auto-forme dans une « culture de la chambre », seul face au formidable dispositif d’information qu’est le Web. Karine Aillerie, qui a longuement exploré les pratiques de recherche d’information des adolescents, a pu en témoigner : de nouvelles pratiques et compétences se développent au gré des expériences des jeunes. Celles-ci dessinent une nouvelle littératie, la « littératie numérique », que la chercheure décrit comme une « métacompétence informationnelle » : une compétence à la recherche d’information.

« La requête est au centre de tous les usages d’internet, donc sa maîtrise est première à toutes les autres sur le web, a-t-elle expliqué. De nos jours, la maîtrise de l’information touche à des compétences sociales. Alors qu’auparavant, elle était l’apanage des professionnels, elle est devenue nécessaire à tous pour gérer sa vie au jour le jour ».

Mais les prouesses de certains « natifs du numérique » ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt : en explorant les pratiques de recherche d’information des adolescents, Karine Aillerie a constaté, de son côté, que la « génération Y » n’est pas celle du miracle numérique.

En effet, certains jeunes se comportent en stratèges, sachant trouver les ressources et les passeurs d’information, quand d’autres sont plus dépendants. Même s’ils sont conscients des problèmes de fiabilité de certaines informations sur Internet, « tous privilégient l’accessibilité par rapport à la crédibilité de l’information », remarque la chercheure. Cela donne aux jeunes générations une grande dépendance à l’égard des performances du moteur de recherche. Quant aux fortes disparités dans les usages, elles dessinent une « fracture numérique » d’un nouveau genre.

Face à ce constat de vigilance, Karine Aillerie propose de prendre en main une formation des jeunes au numérique, qui enseignerait la façon dont on peut se fier aux réseaux sociaux comme sources d’information… en fonction d’un projet personnel d’information.
 

> L’école reste le ciment de la communauté 

Alors, comment l’école peut-elle se saisir de ces nouvelles pratiques, capitaliser sur ce qu’elles offrent de meilleur, sans dénaturer la base du contrat éducatif ? En posant cette question,  Bruno Devauchelle nous a permis de faire le point sur le match « école vs. réseaux sociaux ».

Ecole et réseaux sociaux : on voudrait les comparer, pour déterminer lequel offre les meilleurs apprentissages. Pourtant, il y a une différence fondamentale entre eux, explique le professeur. En réalité, l’école n’est pas un réseau, mais une communauté : la communauté éducative. C’est-à-dire, un lieu de socialisation.

 « Historiquement, l’école, c’est d’abord l’intention politique d’installer une nouvelle forme de socialisation complémentaire de l’espace privé et familial. Or, après la suppression de l’armée, il n’y a guère plus qu’elle pour structurer une façon d’être ensemble à l’échelle de la société… explique Bruno Devauchelle.

L’établissement scolaire reste le seul lieu de mise en relation obligatoire. Environ 50% de la population tente d’échapper à cela : c’est l’une des raisons pour lesquelles on voudrait que le numérique ‘ouvre’ l’école. Pourtant, ce sanctuaire a son utilité : à travers lui, le jeune accède à une sociabilité élargie ».

Alors, les réseaux sociaux n’auraient pas leur place à l’école ? Probable que si. Car en tant que communauté, l’école est un vecteur de réseaux : associations de parents d’élèves, réseaux d’anciens élèves qui se retrouvent, portés par la dynamique de sites comme copainsd’avant… 
 

Sauf qu’en matière de réseaux, l’école a des besoins très spécifiques… et parfois assez problématiques, comme la remotivation des élèves décrocheurs. Sur ces besoins, et face à ces enjeux, nombre de « solutions techniques » toutes faites se sont cassées les dents… C’est pourquoi, dans le match « école contre réseaux sociaux », Bruno Devauchelle annonce un match nul : 

 « Le monde scolaire suit les modes : Twitter et Facebook sont au cœur des expérimentations médiatisées. Mais dans le même temps, il préserve son territoire… Malgré tout, ce qui a vraiment changé, c’est qu’aujourd’hui, c’est la société qui tire l’école – et non l’inverse ».

Le problème, c’est que le souci d’une pensée globale sur la question n’apparait pas actuellement dans les discours des décideurs :

« Equiper, former les profs, on en parle. Mais pour penser l’individu de demain dans un monde de réseaux, il n’y a plus personne… Alors, est-ce que les gens vont vraiment s’emparer des réseaux sociaux pour en faire des objets éducatifs non formels, au-delà de l’utopie coopérative ? », interroge Bruno Devauchelle.

Pour le savoir, il suffira peut-être de continuer à observer les expériences des professeurs innovants : en s’inspirant des choses qui marchent, ils pourraient peut-être réussir un jour à troquer des têtes « bien pleines » de savoirs, contre des têtes « bien faites » de compétences utiles pour le nouveau millénaire…

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