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« L’utilisation du numérique en classe induit un changement profond de pédagogie »

1 juin 2015

Après notre entretien avec Thierry de Vulpillières, nous sommes allés à la rencontre d’Olivier Quinet, professeur d’Histoire-Géographie au collège Jean Rostand de Montpon-Ménestérol, ville de 5.000 habitants de Dordogne, pour recueillir ses impressions sur le plan numérique pour l’école annoncé début mai par François Hollande. Utilisant déjà les outils numériques dans sa classe, la formation des enseignants et le renouvellement des pratiques pédagogiques lui apparaissent fondamentales pour la réussite des élèves et un meilleur apprentissage. Entretien.

RSLN : En tant qu’enseignant, comment utilisez-vous le numérique à l’école ?

Olivier Quinet : J’en fais une utilisation quotidienne. J’ai la chance de bénéficier de 16 tablettes Surface dans ma salle, d’un poste fixe, d’un vidéoprojecteur et d’un tableau numérique. Je suis donc extrêmement bien équipé. Les tablettes me permettent de mettre en ligne sur un site dédié des activités que peuvent faire les élèves. Dès qu’ils entrent en classe, ils prennent les tablettes, se connectent aux activités que je leur propose et qu’ils peuvent choisir. A chaque séquence, les élèves ont aussi une ou deux activités de production de texte avec les outils numériques, et souvent la rédaction d’un exposé avec un diaporama.

Je n’utilise plus de manuel en tant que tel. Les élèves ont leur manuel chez eux qui peut leur être utile pour un peu de travail à la maison, mais tout se fait en classe avec les tablettes. Je serais d’ailleurs très malheureux si je n’en avais plus, car toute la pédagogie est organisée avec cet outil, même les évaluations, puisque j’ai réalisé cette année un certain nombre de quiz, formatifs pour apprendre et réviser les notions, ou sommatifs pour l’évaluation finale.

Comme je travaille aussi en pédagogie différenciée, les groupes les plus autonomes ont une activité de recherche pour compléter le travail sur documents. Il s’agit ici d’apprendre à utiliser Internet, les moteurs de recherche, la sélection de l’information, le copier-coller, le travail des éléments. Sur le copier-coller, par exemple, on travaille beaucoup dessus avec les élèves. C’est à la fois un outil extraordinaire et une plaie, car pour eux, imprimer une page Wikipédia, c’est faire le travail. Il y a donc un très gros travail à faire sur le sujet pour leur apprendre à utiliser l’outil numérique, à développer l’esprit critique, à sélectionner, trier et organiser l’information.

Qu’est-ce que ces outils apportent de plus par rapport à des pédagogies classiques ?

J’ai une expérience assez longue sur le numérique. Quand je suis arrivé au collège Jean Rostand de Montpon-Ménestérol il y a près de 15 ans, nous étions novateurs dans le domaine. On avait une classe équipée de portables, ce qui n’était pas si anodin que ça au début des années 2000. Très clairement, à l’époque je trouvais ça inutile. J’étais dans une pédagogie encore très frontale, avec beaucoup de cours magistraux, et je ne voyais pas tellement l’intérêt de prendre des notes sur un ordinateur.

Forcément, l’utilisation du numérique en classe induit un changement profond de pédagogie. Si on utilise des tablettes simplement pour remplacer des manuels, ça allège certes le cartable et ça permet de consulter des ressources actives, mais on passe – à mon avis – à côté de l’essentiel. Si on veut vraiment inclure le numérique, il faut changer de pédagogie, notamment pour des pédagogies actives. C’est encore plus intéressant en pédagogie inversée (dont le premier congrès se tiendra à Paris au mois de juillet).

Finalement, vous êtes d’accord avec Thierry de Vulpillières, Directeur des partenariats Education de Microsoft France, quand il dit que les « réformes de l’enseignement, des programmes et des modes d’évaluation sont tout aussi déterminantes que le plan numérique, si ce n’est davantage » ?

Totalement. Si on ne change pas de pratiques, on passe à côté de l’outil et de son potentiel.

C’est d’ailleurs la difficulté à venir. Avec le plan numérique annoncé, l’effort de formation va être gigantesque : on va demander aux enseignants d’utiliser un outil, certes génial, mais qui va nécessiter un important changement de pédagogie, de pratique. Avec des tablettes, l’enseignant doit se tenir surtout à côté d’élèves et moins devant.

Par rapport à ce volet de la formation des enseignants, comment appréhendez-vous ce chantier, vous qui voyez ça de l’intérieur ?

Quand on voit la réaction de beaucoup de collègues avec la réforme du collège, il y a beaucoup d’angoisse. Et le changement de pratiques et d’outils va demander une masse de travail très importante. C’est forcément anxiogène.

J’ai commencé à travailler en pédagogies inversées avec le numérique il y a deux ans, et le simple travail des capsules vidéos m’a demandé un travail gigantesque. Maintenant ces ressources existent, et beaucoup d’enseignants s’y sont mis depuis.

Là où le numérique est une chance, c’est qu’Internet permet d’échanger, communiquer, discuter de façon extraordinaire. Twitter est ma deuxième salle de classe, et quand j’ai besoin d’une ressource que je n’ai pas le temps de créer ou que je ne sais pas comment le faire, je demande, et des collègues ont déjà fait des choses que je peux adapter à la marge. Il y a un véritable aspect collaboratif qu’il faudrait d’ailleurs développer avec la formation des enseignants pour mettre à disposition l’ensemble des ressources.

Est-ce que vous sentez un intérêt de la part de vos collègues pour de tels outils ?

Je pense qu’il y a une réelle demande. Dans notre collège, on a trois salles informatiques, ce qui est très confortable. Mais avec du matériel vieillissant. Je constate du coup une diminution de la fréquentation des salles, car quand on y va avec 28 élèves et que deux postes tombent en panne, que ça rame pour ouvrir la moindre page internet, mes collègues n’ont plus envie d’y aller.

Pour que cela puisse fonctionner, il faut donc une dotation et un renouvellement régulier et surtout du haut débit pour accéder aux ressources. L’effort est pour l’instant ponctuel, mais il doit se faire sur le long terme.

Je pense malgré tout qu’il y aura de l’intérêt de la part des enseignants s’il y a un véritable effort de formation.

Comment les élèves ressentent l’utilisation des outils numériques ?

Dans un premier temps, il y a un fort enthousiasme sur le fait de travailler avec des tablettes. Quand ils se rendent compte que finalement cela demande autant de travail qu’avant, on va retomber sur les mêmes difficultés. Mais ils ont un rapport au numérique qui n’est pas le nôtre, beaucoup plus facile que nous.

Comme j’utilise également une pédagogie active, il m’est difficile de faire la part des choses entre ce qui relève de la pédagogie employée et de l’outil numérique.

Pour autant, l’idée du plan numérique de doter massivement les établissements et les élèves en matériel devrait combler au moins en partie la fracture numérique. J’ai des élèves qui n’ont pas ou peu accès à cet outil chez eux. En pédagogie inversée, je demande à mes élèves de visionner une courte capsule vidéo chez eux et de répondre à quiz pour vérifier qu’ils l’ont bien vu. Pour l’instant je suis le seul à le faire, mais si tous mes collègues le font aussi et que j’ai 3 ou 4 élèves qui ont besoin de l’outil, cela devient compliqué.

Des plans numériques, il y en a eu plusieurs depuis une vingtaine ou trentaine d’années. A votre avis, qu’est-ce qu’apporte celui-ci ?

Il m’a l’air très ambitieux. Il y a un réel souci de former les enseignants. Et c’est la première fois que l’on va non pas équiper les établissements, mais les élèves. C’est à mon avis l’entrée du numérique non pas dans les établissements mais dans la classe.

Parce qu’il faut se rendre à la salle informatique, c’est presque annexe à nos pratiques quotidiennes. Là, avec les tablettes, c’est directement dans les classes. Avec toutes les transformations que cela suppose.

Par rapport à la récente concertation nationale sur le numérique pour l’éducation, comment vous l’êtes-vous appropriée ?

A titre personnel, j’ai rempli le questionnaire, que j’ai trouvé relativement intéressant et pertinent. Maintenant j’attends les actes.

Une inquiétude tout de même, c’est la délégation d’une partie des responsabilités aux départements. Et là, il y a une iniquité assez forte entre les départements, même si l’Etat prend en charge 50%. J’attends de voir sur ce point.

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