Marc Prensky : « L’école de demain doit ressembler au monde d’après-demain » share
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Marc Prensky : « L'école de demain doit ressembler au monde d'après-demain »

27 mars 2012

RAPPEL – RSLN est partenaire d’une journée d’échanges et de réflexions sur « l’école de demain », le jeudi 5 avril. Il reste encore quelques places, pour vous inscrire, c’est par ici.

En attendant, nous vous proposons d’en apprendre un petit peu plus sur Marc Prensky, qui viendra ouvrir les débats de la journée. Avant sa venue en France, nous lui avons posé quelques questions, notamment au sujet de son dernier livre, « From Digital Natives To Digital Wisdom » (ed. Corwin Press, 2012).

L’occasion de faire le point avec ce spécialiste des questions d’éducation à l’ère du numérique, et père des concepts de digital natives et digital immigrants

Regards sur le numérique > Avec le recul, quel regard portez-vous sur vos deux célèbres concepts de « digital natives » et « digital immigrants » ?

Marc Prensky : Je pense que les concepts de digital natives/digital immigrants ont été utiles, au début, pour mettre des mots sur une nouvelle réalité. Mais cela date d’il y a dix ans, et je reconnais qu’il y a eu des malentendus sur ces notions.

Par exemple, certains ont pensé que je disais que tous les jeunes sont nés « experts en technologie ». Et comme je le dis toujours, on ne naît pas en sachant se servir d’un traitement de texte ! Il faut apprendre. La différence essentielle pour moi réside dans la culture : si vous êtes élevés en France, vous apprendrez et connaîtrez des choses dès votre enfance qu’il est plus difficile de s’approprier si on s’y installe plus tard. Il se passe la même chose pour les enfants nés dans le monde numérique.

Par ailleurs, certains ont pensé, peut-être à juste titre, que ces deux concepts divisaient les gens. Mon intention était pourtant de les réunir, à la fois les « natifs » et les « immigrés », car, au bout d’un certain temps, tout le monde serait rassemblé dans ce nouveau monde. Maintenant, il faut donc aller plus loin.

Justement, dans votre dernier livre, vous mettez en avant l’idée d’une « sagesse numérique » (digital wisdom). Vous pouvez-nous l’expliquer ?

Pour bien comprendre, il faut en revenir à la notion de sagesse elle-même. A l’origine, c’est trouver des solutions pratiques, appropriées, créatives, pour résoudre des problèmes et produire un certain nombre de bienfaits pour tous. Cependant, il ne faut pas oublier que nous évoluons dans un contexte d’interactions permanentes entre homme et machine. Il s’agit donc de redéfinir ce que peut être une sagesse numérique dans cette nouvelle relation.

La sagesse à l’heure du numérique revêt pour moi la forme d’une quête. Et comme toutes les quêtes, il faut partir à la recherche de cette sagesse : c’est difficile, et on ne sait pas exactement ce qu’elle est avant de l’avoir trouvée.

Que se passe-t-il lorsque nous « trouvons » cette sagesse ? Comment la trouve-on d’ailleurs ?

Dans mon livre, je parle de « l’homme du futur ». Il ne s’agit pas d’un homme augmenté par la neuroscience ou les connaissances du cerveau, mais amélioré par les technologies qui lui sont extérieures. Ces technologies étendent nos capacités et permettent de réaliser de nombreuses choses, autrefois impossibles. On peut analyser, calculer, se connecter, aller beaucoup plus loin qu’avant : c’est la route que suit l’Homo sapiens digital.

Bien entendu, on le devient à différentes vitesses, mais je pense qu’il incarne notre avenir à tous.

Vous écrivez que l’on n’écoute pas assez les plus jeunes, alors qu’ils sont les mieux placés pour exprimer leurs besoins, notamment en matière d’apprentissage et d’éducation. Qu’avez-vous retenu à force de les interroger ?

Par rapport aux adultes, c’est un fait, les jeunes sont en général plus à l’aise dans le monde des nouvelles technologies. Si on ne les écoute pas, si on ne leur demande pas leur vision des choses, on manque de perspectives et de solutions qui pourraient pourtant se révéler très utiles.

Je pense qu’il faut donc avant tout leur faire confiance : dans le monde de l’entreprise, il est dommage que certaines jeunes recrues doivent « attendre leur tour » avant de faire des affaires, alors qu’ils sont d’emblée capables de réaliser des choses, souvent différentes de leurs aînés.

Quelle place reste-t-il alors pour l’aîné ou pour le professeur, plus âgé et souvent « immigré numérique », dans cette nouvelle relation ?

Si la place du professeur reste bien entendu très importante, son rôle est aussi différent. Sa méthode doit avant tout être socratique, il doit faire en sorte que les élèves se posent les bonnes questions. Être présent pour remettre en contexte et évaluer le travail des jeunes, qui ne font pas toujours des choses géniales, compte aussi : ils doivent être les gardiens de la qualité de l’apprentissage.

Quel intérêt à faire passer les connaissances des professeurs aux cahiers des élèves, sans qu’elles ne soient même mémorisées ? Les connaissances, les données, on peut les trouver beaucoup plus facilement qu’avant. Ce qui importe aujourd’hui, c’est de transmettre autre chose : une façon de penser, être logique, l’amour d’une discipline… Il reste beaucoup de choses à faire passer, mais pas forcément les mêmes qu’avant.

Je fais souvent la différence entre l’apprentissage des « noms » et des « verbes ». Quand on veut introduire le numérique à l’école, on veut d’abord introduire des outils : telle tablette, tel logiciel, mais ce ne sont que des « noms », des « substantifs ». Ce qui compte, c’est avant tout de savoir à quoi ils servent. Et de mettre l’accent sur les « verbes », donc les actions qu’ils permettent : présenter, communiquer, analyser etc. Les verbes restent les mêmes, alors que les « noms » eux, changent tous les trois mois.

A quoi doit alors ressembler l’école de demain ?

Ce que je pense est que l’école doit aller au-delà du monde actuel, c’est-à-dire du présent. L’école d’aujourd’hui doit ressembler au monde de demain, comme dans ce graphique : l’école de demain doit donc ressembler au monde d’après-demain.

Il faut préparer les jeunes pour ce qui va venir. Il ne faut pas enseigner uniquement les choses qui sont utiles pour les adultes d’aujourd’hui, mais plutôt chercher et transmettre les choses qui seront utiles pour les adultes de demain. Enseigner le monde d’aujourd’hui aux jeunes ne fait pas sens, car lorsqu’ils seront adultes, ils n’en auront plus besoin.

Surtout, le plus intéressant dans l’apprentissage se situe toujours à l’interstice de plusieurs domaines: l’interdisciplinarité entre les sciences, les langues et le numérique repoussent les limites des méthodes passées.

Le numérique est-il la réponse à tout ? Que faut-il garder de l’héritage pré-Internet ?

J’ai bien conscience qu’on peut être manipulé par la technologie, qu’il existe des effets secondaires, des biais. Mais je ne suis pas de ceux qui pensent qu’elle nous diminue : le fait est qu’on devient différent, des homo sapiens digital. Se parler face à face ? Cela devient surement moins important qu’avant. Le contexte évolue, les humains avec.

Bien entendu, ce serait dommage que l’art de la table disparaisse en France comme moyen de socialiser, mais regardez, cela change déjà ! Lors de dîners entre amis ou en famille, on discute, on discute… et en même temps, on va sur Internet pour alimenter la discussion.

C’est le rôle de cette sagesse numérique de nous permettre de déterminer ce que l’on doit garder de ce qui doit changer pour améliorer nos vies.

[Dernière édition le 28 Mars 2012]


> La réflexion sur l’école de demain à retrouver également dans notre magazine :

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