« Les communautés locales sont le nouvel or noir des applis sociales » share
back to to

"Les communautés locales sont le nouvel or noir des applis sociales"

22 juillet 2014

Techcrunch, New York Times, FastCo, BFMTV… les médias lui font les yeux doux de chaque côté de l’Atlantique. A tout juste 25 ans, le designer Maxime Leroy est de ceux qui portent haut les couleurs de la French Tech au pays de l’Oncle Mark : son application, Enquire, veut dynamiser les communautés locales par un ingénieux système de questions/réponses. Il nous explique comment l’arrivée d’une nouvelle génération d’applications sociales pourrait révolutionner notre quotidien.

RSLN : Snapchat, Secret, Vent et tout récemment, Yo… on ne compte plus les applications « de niche » qui se focalisent sur une seule fonctionnalité. A quel besoins cela correspond selon toi, côté usages ?

Maxime Leroy : Le grand changement récent, c’est le mobile qui est devenu le premier écran : notre usage du smartphone dépasse désormais le temps passé devant nos ordinateurs. Quand on a commencé à développer Enquire, les gens consultaient leur mobile 150 fois par jour, soit 10 fois par heure. On regarde son smartphone comme on regarde une montre, par sessions de quelques secondes toutes les 6 minutes, parce qu’on a reçu une notification. Donc sur mobile on veut aller à l’essentiel, et l’usage n’est pas du tout le même qu’une session sur ordinateur. Classiquement, les réseaux sociaux qui sont nés sur ordinateur ne sont pas des services dont on peut profiter en quelques secondes : Foursquare nécessite que l’on consulte des guides par exemple. 

Et pourtant, Foursquare était le défricheur du « SoLoMo » (social, local et mobile), la grande tendance informatique que l’on décrit depuis trois ans déjà. Où en est-on selon toi de cette promesse ?

M.L : Pour certains services en ligne, c’était une évidence et la reconversion a été un carton plein. Allociné, par exemple, est très consulté parce qu’ils ont réussi la transformation locale avec la possibilité de géolocaliser les cinémas les plus proches. Mais comme ils n’avaient pas de dimension sociale, ils se sont fait dépasser par Cinémur, une application qui inclut ce genre de fonctions.

D’autres grands réseaux ont pris énormément leur temps, et certains n’ont toujours pas pris la vague. De mon point de vue, Facebook n’a pas bien géré la transformation par exemple. Aujourd’hui, ils sont SoMo – social, mobile, mais pas SoLoMo, parce qu’il n’y a rien de local dans leur service : l’application, très lourde par ailleurs, limite ton cercle d’amis par la localité au lieu d’utiliser le GPS comme base pour étendre ton réseau. L’application te dit : « voilà ceux, parmi tes amis, ceux qui sont près de toi ». Rien n’est recontextualisé localement : je n’entre pas en discussion avec mes amis proches de moi ; et je ne découvre pas de groupes Facebook locaux alors qu’il y en a plein. Or quand tu es dans un contexte local, tu cherches de l’ici-maintenant, peu importe avec qui !

 
Le SoLoMo est une promesse loin d’être tenue donc…

Voilà, disons que beaucoup d’applications sociales restent basés sur les amis de l’utilisateur, mais pas vraiment sur le contexte local… et du coup, les gens les hackent. Quand on regarde tous les services généralistes détournés, des subreddit aux groupes Facebook alors que leur architecture n’a pas été pensée pour ça, on se dit qu’il reste de la place pour l’innovation ! Reddit n’offre pas de fonction de géolocalisation, quant aux groupes Facebook, on ne les découvre que quand nos amis les rejoignent… en gros, tous les gens qui veulent créer et rejoindre des communautés locales aujourd’hui doivent hacker des services existants. C’est comme ça qu’on voit les new-yorkais de la scène Tech utiliser Meetup pour s’échanger des messages.

Pour tenir cette promesse et se démarquer, il faudrait se poser la question : « est-ce que je réinterprète vraiment l’expérience en fonction de là où est l’utilisateur ? » La plupart des grands réseaux sociaux n’ont pas pris le virage du SoLoMo, et c’est pour ça que des applications de niche surgissent pour le faire à leur place : Now, créée par le français Ben Cera, géolocalise par exemple les photos d’Instagram, affichant non pas celles de tes amis mais celles prises près du lieu où tu te trouves. Ces applications dévastent tout sur leur passage en quelques mois – à l’exemple des sites de dating web qui sont en train de se faire écraser par des applications pensées sur et pour le mobile, comme Tinder.


Mais alors, penses-tu que les applications de niche vont détrôner Facebook et les grands réseaux sociaux, comme l’annonçait notamment Matthew Brian Beck ?

Quand ils voient des applications comme Snapchat se lancer, connaître un succès fulgurant et ne quasiment pas évoluer pendant 2 ans, les anciens réseaux réagissent en se divisant en plusieurs applications. A commencer par Facebook, qui en a désormais une pour la messagerie et une autre pour les autres fonctions… il y a une logique là dedans. Pour s’adapter à la nouvelle donne, Foursquare aussi a dû se scinder en plusieurs applis : l’une est un guide pour trouver le bon endroit en fonction de tous les check-in et commentaires de la communauté, quand l’autre se consacre uniquement à nos check-in et ceux de nos amis. Autrement dit, cette tendance est orchestrée par de petits acteurs – les Yo et les Snapchat. Mais elle est tellement forte que les grands réseaux la suivent aussi, en divisant leur expérience sur le même modèle d’applications monofonctionnelles.

Du coup, je ne pense pas que les gros réseaux sociaux comme Facebook soient condamnés. Par contre, ils ne tiendront pas s’ils ne se plient pas rapidement à cette exigence de scinder leur expérience sur mobile en autant d’applications qu’ils ont de fonctions. Et tous ne l’ont pas encore fait. Sur LinkedIn par exemple, il y a au moins 8 usages différents : de l’affichage pur, de la recherche de profil, une messagerie, des groupes… s’ils ne se bougent pas un peu, il vont se faire détrôner par des applis qui n’offriront qu’une fonctionnalité, comme par exemple un « Tinder » des professionnels qui vous proposerait simplement de « liker » des profils LinkedIn proches du vôtre…


Comment Enquire se positionne dans cet univers de nouveaux besoins ?

On est sur la même logique d’une application qui se focalise sur une seule fonction, et cela nous permet de tester notre marché. C’est une démarche qui intéresse beaucoup les fonds de capital d’amorçage. Pourtant, ces applis entraînent souvent un usage qui correspond à un effet de mode, et ont une durée de vie limitée. Alors que nous, on a une ambition de service assez importante sur le long terme… mais dans le monde mobile d’aujourd’hui on est obligé de passer par ce type de produit monofonctionnel pour pouvoir tester son marché. Aujourd’hui, on ne peut plus présenter aux investisseurs un produit aussi complexe que Foursquare !

Surtout, avec Enquire on part du principe que si j’utilise mon téléphone ce n’est pas pour avoir une expérience dépréciée du web, mais pour en avoir plus avec une expérience différente – via la géolocalisation notamment. Dans notre vision, la ville se découpe en 3 couches : des lieux, des individus… et des communautés, c’est-à-dire des groupes d’individus dans des lieux. Enquire, c’est surtout la dernière : on a voulu construire une application qui permet au dog-sitter d’un parc new-yorkais de se renseigner et d’échanger des conseils sur son lieu de promenade, aux parents d’une école primaire de savoir quels sont les événements à venir et de se tenir au courant de l’actualité de l’établissement… on veut faire une appli qui, à terme, « empower » (dynamise) les communautés locales. 

Quels sont les plus gros challenges qui restent à accomplir ?

J’aimerais que toutes mes applis ne soient pas une version dépréciée de mes services web. J’aimerais qu’elles passent toutes en SoLoMo. Notre challenge, c’est d’essayer de comprendre comment les communautés locales se créent, interagissent, comment on les rejoint… il y a plein de questions à se poser : que signifie être « local », est-ce au niveau de la façon dont on interagit, dont l’info s’affiche… ?

Jusqu’à présent, les « communautés » que l’on pouvait rejoindre sur Enquire étaient très larges, à l’échelle de tout un quartier (Bastille à Paris, Park Slope à New York… ). Mais maintenant qu’on compte plus d’une centaine de personnes dans chaque quartier, l’application est assez mature pour qu’on puisse permettre aux gens de créer leur propre « quartier » (« hood »), plus réduit et thématique. Cela peut être une école par exemple.


L’application est donc de plus en plus « locale », pourtant on peut penser qu’il lui manque une dimension sociale pour être vraiment SoLoMo – car comme sur Secret, sur Enquire on ne retrouve pas forcément ses amis : on reste anonyme…

Ce n’est pas vraiment de l’anonymat, plutôt un pseudonymat ! Avec l’anonymat pur, si tu reçois un contenu A et que quelqu’un t’envoou « ie un contenu B, tu ne sais pas si les deux proviennent de la même personne. Alors qu’en fonctionnant avec un pseudo, tu sais que tel inconnu a écrit un contenu A et tel autre, un contenu B. Tu sais pas qui c’est, mais tu sais quel entité a écrit quoi. Cela nous permet de toucher les communautés, sont l’un des fondements est de savoir qui est actif et reconnu.

D’un point de vue marketing cependant, on s’est rendus compte que c’était plus simple pour se lancer en disant que c’était anonyme. Mais cela reste un défi, car la génération d’utilisateurs qui utilise Snapchat n’a pas connu l’ère du pseudonymat – une pratique qui remonte aux forums des débuts d’Internet et qui a été oubliée à l’ère Facebook. Ils découvrent donc cet usage et ont tendance à croire que l’anonymat leur permet une libération totale… c’est une erreur, mais cela ne va pas forcément durer : la maturité arrive vite.

Et pour Enquire la concurrence doit être rude, non ? Comment vous positionnez-vous face à l’arrivée de toutes ces apps monofeature ?

Pas forcément, car peu d’applications équilibrent les trois pôles du SoLoMo, justement. Par exemple on nous compare beaucoup à Jelly pour l’aspect questions/réponses. Mais les créateurs de cette app sont partis des amis de l’utilisateur, et non pas du lieu où il se trouve… et se sont vite rendu compte qu’avoir seulement les réponses de ses amis à des questions, c’est trop juste. Alors ils ont utilisé l’extended graph de Facebook qui permet de toucher les amis d’amis et les followers Twitter pour inclure plus de monde. C’est un réflexe classique d’applications d’abord sociales, qui ne glissent vers le local qu’en prenant conscience qu’il est devenu trop restrictif de se focaliser seulement sur les réseaux naturels de l’utilisateur.

Secret, c’est la même chose : si tu n’as que peu d’amis sur Facebook, l’application n’a pas beaucoup d’intérêt. Heureusement, ses créateurs ont eu l’idée de nous ramener les secrets d’inconnus captés près de chez soi… Pour la conférence SBSW, ils ont même créé un news feed de tous les secrets postés par les participants… ce qui a donné à l’événement une dimension intéressante. Snapchat commence à jouer sur ce terrain aussi : ce n’est plus seulement « l’appli des potes », car elle a testé lors d’un concert la possibilité de se connecter aux utilisateurs proches pour partager ses émotions. Moralité : la dimension sociale, ce n’est pas quelque chose qui doit se restreindre à tes amis, mais cela doit aussi te permettre d’en rencontrer d’autres selon le contexte. 

D’autres applications comme Slight ou Hoods, sont une simple publication de contenus sur la base du lieu où vous êtes. Cela ne suffit pas à créer une communauté : il faut du liant.

Plus généralement, le problème de ces monofeature apps c’est qu’elles ont une durée de vie limitée. Trouver une interaction extrêmement puissante que les gens utilisent pendant six mois, c’est possible et on peut lever des fonds là-dessus. Mais nous on veut exister dans la durée, prendre le temps de développer des communautés ; ensuite, on trouvera ce qu’elles veulent partager et comment les fidéliser. ​C’est ce qui fait qu’on avance lentement ; mais je suis convaincu que c’est ainsi qu’on aura une application « monofeature » gagnante à long terme.

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email