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Nathalie Wright, une femme au milieu de la forêt de costumes gris du numérique

Portrait 7 mars 2016
En France, seules 10% de femmes siègent au sein de comités de direction. Nathalie Wright, directrice la Division Grandes Entreprises et Partenaires de Microsoft France, en fait partie. Portrait.

Sentir l’accélération, savoir ce que l’on veut, saisir l’opportunité et « surtout, ne pas avoir peur ». A Issy-les-Moulineaux, Nathalie Wright distille ses conseils à une vingtaine de collégiennes venues visiter le campus de Microsoft France dans le cadre du programme « Colo numéreek ».

L’occasion pour elle de revenir sur son parcours et de partager ses expériences. Arrivée dans le milieu de l’informatique à l’occasion d’un stage de fin d’études « parce que le job était recommandé par un ami », la jeune diplômée d’éco-gestion restera au final sept ans dans sa première entreprise, Digital Equipment, par choix et par détermination. « Je ne vais pas vous mentir, j’ai aussi beaucoup travaillé et ça n’a pas toujours été facile », confie-t-elle à la jeune assemblée.

« Comptez-vous à nouveau tomber enceinte ? »

Après une expérience comme Country leader chez l’opérateur américain Worldcom dans lequel elle doit entre-autre « gérer » à 37 ans la restructuration de la société après le passage de l’entreprise au Chapitre 11 (loi des faillites de sociétés américaines), elle rejoint AT&T comme General Manager Europe du Sud, puis décide de suivre un Advanced Management Program à l’INSEAD.

En 2009, elle est recrutée par Microsoft : « J’avais envie d’être au plus près de ce qu’on appelait encore timidement “la révolution numérique”, de prendre part à cette nouvelle aventure… », confie-t-elle. Deux ans plus tard, elle est nommée à la tête de la direction Grands Comptes. Un poste stratégique qui lui fait rencontrer des dirigeants du CAC 40 – « tous des hommes » – et, surtout, qui lui confère une responsabilité financière considérable : « En 2016, je crois que suis la seule femme du secteur IT à gérer un business d’un milliard de dollars sur le territoire français. »

Lorsqu’on l’interroge sur le fait d’être une femme dans le secteur du numérique, sa réponse fuse : « Je ne dirais pas qu’être une femme n’a eu aucun impact dans ma carrière », confie celle qui, il y a moins de vingt ans, se voyait demander à chaque entretien annuel si elle comptait « à nouveau tomber enceinte » après son premier enfant.  

« Dans un monde très masculin, les stéréotypes incitent à la vigilance… »

Mais « être une dirigeante femme m’a aussi autorisée à dire des choses à des clients ou collaborateurs qui ne seraient jamais passées dans la bouche d’un homme, à pousser davantage d’idées provocantes », assure-t-elle.

Pourtant, les portraits que lui consacrent les médias préfèrent, pour une large majorité, aborder sa vie d’épouse et de mère plutôt que son parcours professionnel et son engagement contre le sexisme, qui lui ont pourtant valu la Légion d’honneur.

« Pour 95% des portraits d’hommes en France, cela ne se passe pas ainsi. Je me suis d’ailleurs entraînée à ce sujet : moins parler de ma vie personnelle, plus de mon métier. Mais les deux font partie de moi. »

Au-delà de son cas personnel, cette membre active de l’association Woman in Leadership, porte un regard critique sur l’écosystème numérique français :

« Bien sûr qu’il y a un engagement des dirigeants, des réseaux de femmes, des représentations plus importantes dans les conseils d’administration. Mais si l’on continue d’avancer à cette vitesse, on n’est pas prêt d’arriver, en France, à une vraie parité. Je suis encore étonnée du pourcentage de jeunes femmes à l’École 42… Et quand je vais aux rendez-vous, soirées, dîners du secteur, je vois toujours une forêt de costumes gris. »

Faire de la diversité un « enjeu business »

Pour que cette forêt de costumes gris ne reste pas la norme, Nathalie Wright poursuit son combat : « craquer le code » du sexisme, métaphorisant ainsi la complexité des biais à « débugger » pour mettre fin aux représentations sociales racistes ou sexistes. Un travail qu’elle mène avant tout en interne, grâce au programme « Diversité », qu’elle dirige :

« Quand je suis arrivée chez Microsoft, il y avait déjà beaucoup de discussions à ce sujet. La question des quotas est pour moi un mal nécessaire. Mais il faut dépasser cela. Ce qui veut dire proposer des nouvelles conditions pour que cet engagement se perpétue de façon vertueuse. »

Première disposition : faire de la diversité un enjeu « business », afin d’être sûre d’engager les collaborateurs sur le long terme. Sur la base du volontariat, Nathalie Wright a ainsi constitué une équipe pour l’aider à redéfinir les quotas au sein de chaque division, imposer aux cabinets de recrutement de proposer systématiquement des profils féminins dans leur proposition définitive, y compris pour les métiers les plus techniques…

« Cela demande des efforts particuliers », concède Nathalie Wright qui, par le biais de focus groups, réalise que 90% des collaboratrices hésitent à se saisir d’opportunités professionnelles, de peur de menacer l’équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle. Un doute nettement moins présent du côté de leurs homologues masculins.

« Il fallait réfléchir à cette problématique : comment aider les femmes à exprimer de façon explicite leurs envies et leurs choix sans faire de compromis sur l’un de ces deux tableaux nécessaires à leur équilibre. »

La mise place d’ateliers s’impose alors : prise de parole en public, accompagnement sur la prise de décision ou même cross mentoring avec les membres du Comité de Direction de Microsoft ou d’autres entreprises partenaires. En six ans, les efforts ont payé : l’entreprise est passée d’un quart à un tiers de collaboratrices, toutes divisions confondues.

Pas de quoi cesser son combat pour autant : « J’entends encore dire que lorsqu’une femme s’énerve, elle est hystérique. Lorsque c’est un homme, qu’il a du caractère… Mais petit à petit, on progresse. »

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