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Richard Descoings : « La révolution numérique est tellement rapide que même ceux qui ont un peu d´avance sont en retard ! »

5 mars 2008

(Photo : Pierre-Olivier Deschamps / Agence Vu)

Vous commencez à voir arriver à Sciences Po des générations d´étudiants ayant baigné dans les nouvelles technologies depuis un âge précoce. Sont-ils vraiment différents de ceux qui les ont précédés ?

La différence est colossale. Et elle se voit beaucoup à l´oeil nu. Dans « Boutmy » (le grand amphi de Sciences Po, NDR), un élève sur deux aujourd´hui prend ses notes sur son ordinateur portable. Quand je passe le soir, je vois tous les étudiants étrangers qui téléphonent via leur ordinateur, la tête penchée sur leur micro. On assiste également à l´explosion de tous les réseaux sociaux. D´ailleurs, quand on veut prendre le pouls de la vie étudiante, c´est sur les forums et les sites internes que l´on va. Les élèves de l´école de journalisme ont créé une web radio… Partout ça bouillonne, ça fourmille !
Je ne sais pas si une telle rupture entre les générations a jamais existé. Quand la TSF ou la télévision sont arrivées, toutes deux étaient des outils de communication partagés, un possible élément de ciment familial. Le passage au numérique, les réseaux sociaux, MSN, Second Life…, tout cela est en train de créer un incroyable fossé entre le savoir et le savoir-faire des nouvelles générations versus le non savoir et le non savoir-faire des générations précédentes. Les enfants et les adolescents se construisent aujourd´hui, à un moment très important de leur vie, dans un monde dont leurs parents sont complètement exclus. C´est une situation inédite et fondamentale.

Le système éducatif et les pratiques pédagogiques doivent-ils s´approprier cette révolution numérique ?

C´est évident. Si on ne le fait pas, cela nous rendra totalement ringards. Dans les années qui viennent, nous avons d´immenses efforts à faire concernant, d´une part, la formation des enseignants et, d´autre part, la conceptualisation de ce qu´est la structure intellectuelle d´un adolescent dont l´éveil au monde se fait à travers le numérique. Cela promet d´être passionnant à vivre, mais cela va constituer aussi un choc d´une brutalité absolue qui va coûter très cher. Quand vous pensez qu´à l´Éducation nationale, premier budget de l´État, il n´y a ni crédits ni postes affectés à la maintenance informatique ! Quelle entité humaine, aujourd´hui, ne dépense pas des mille et des cents pour assurer la maintenance informatique de ses équipements ?

Vous avez le sentiment d´un retard français en matière d´intégration du numérique ?

Non. Je me trompe peut-être, mais l´arrivée de la révolution numérique est tellement rapide que même ceux qui ont un peu d´avance sont en retard !

Comment Sciences Po envisage-t-il ce tournant ?

Nous nous sommes donné un double objectif. D´une part, la réflexion sur le numérique et les transformations sociales qu´il va enclencher ; d´autre part, la restructuration de notre effort de recherche, notamment par l´intégration de techniques très avancées de quali-quantitatif, et par la création d´un Média Lab sur le modèle de celui du MIT, avec, entre autres, la collaboration de Microsoft. Le défi est de parvenir à réunir les moyens financiers et à mobiliser les ressources intellectuelles, tout cela avec des technologies et des comportements sociaux qui évoluent sans cesse. Jusqu´à présent, quand vous lanciez ce genre de chantier stratégique, vous aviez à peu près le temps d´élaborer une vision, de vous fixer un objectif et puis de mener à bien le projet. Aujourd´hui, les choses changent tellement vite que, d´ici quelques années, le terrain sur lequel nous nous appuyons pour construire notre projet se sera encore transformé.

Le MIT vient de finir de mettre en ligne l´intégralité de ses cours. Ils sont à disposition de tous, notamment sous la forme de vidéos, et ce dans une dizaine de langues. Que pensez-vous de ce type d´initiatives ?

Plus globalement, comment voyez-vous Sciences Po dans quinze ans ?

Dans quinze ans, on aura sûrement finalisé l´ensemble des mesures de recrutement qui permettront de composer le corps étudiant. J´y travaille déjà depuis dix ans, il en faudra peut-être encore dix, mais il faut sortir de l´idée que ce sont les étudiants qui choisissent une grande école : c´est l´université qui doit choisir ses étudiants. On aura également composé notre corps de professeurs et de chercheurs permanents, ce qui sera une révolution pas moins importante. Par ailleurs, j´espère qu´on aura été meilleurs qu´aujourd´hui, en ayant réussi à convaincre que les sciences sociales sont indispensables au genre humain et qu´il faut donc investir dans cette discipline.
Enfin, et j´y tiens beaucoup, on aura achevé la constitution, ou la reconstitution, des humanités scientifiques. En France, on a dissocié la formation par les sciences de la formation par les humanités. On a installé des générations d´élèves puis d´étudiants dans le refus de toute approche technologique et scientifique. Dans un monde où l´accélération du progrès est inouïe par rapport à l´échelle de l´histoire, où jamais la technologie n´a été autant imbriquée dans la vie quotidienne, c´est un handicap extraordinaire. Quand vous ne pouvez pas vous approprier les outils, vous êtes pieds et poings liés. Vous n´êtes pas armé pour accepter, refuser, comprendre, exiger, etc. Donc, sans qu´il s´agisse d´enseigner les mathématiques comme on le fait au lycée, on va essayer, au niveau « undergrad », de reconstituer l´unité de la culture fondamentale, pour penser la technologie autrement. Cela se fera également à travers le profil des étudiants, qui seront de plus en plus nombreux à avoir une double formation : école d´ingénieur/Sciences Po. Cette double formation est essentielle pour l´avenir.

Photo : © Pierre-Olivier Deschamps / Agence Vu

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