Sophie Viger (Web@cadémie) : « Le manque de parité dans le milieu du web est aussi un handicap pour l’économie et pour le code » share
back to to

Sophie Viger (Web@cadémie) : « Le manque de parité dans le milieu du web est aussi un handicap pour l’économie et pour le code »

Portrait 14 mars 2016
Dans le numérique, les clichés peuvent avoir la peau dure. Sophie Viger, directrice de la Web@cadémie, mais aussi du Samsung Campus et de la Coding Academy by Epitech, se bat au quotidien pour prouver que les femmes ont non seulement toute leur place dans le milieu du coding, mais qu'en plus le secteur aurait tout à gagner à davantage de diversité. Rencontre.

« Mon parcours est avant tout l’affaire d’opportunités, saisies au bon moment. » De travail et de pugnacité, aurait-on envie d’ajouter. A 42 ans, Sophie Viger peut se targuer d’être la directrice de trois établissements estampillés « geek » : la Web@cadémie, qui forme à la programmation « des populations très éloignées du numérique, des jeunes entre 18 ans et 25 ans qui n’ont pas le baccalauréat », mais aussi le Samsung Campus et la Coding Academy by Epitech. 

L’univers geek, justement, elle le découvre très tôt, grâce à l’influence de ses deux grands frères :

« J’ai découvert les jeux vidéos à 7 ans, l’année de sortie du ZX81 mon premier ordinateur, et j’ai eu la chance d’être initiée à l’école à la programmation informatique. J’étais en sixième. »

Vive, pétillante et curieuse de tout – « j’ai toujours été passionnée par les études » -, Sophie Viger, alors adolescente, continue de baigner dans le milieu : « Je sortais avec le rédacteur en chef de la revue Joystick, alors que le milieu était très, très, très nerd. Bien plus qu’aujourd’hui. » Lucide, Sophie Viger reconnaît volontiers qu’il était à l’époque « plus facile de s’y faire une place quand on est une jeune fille de 17 ans toute mignonne »… Ce qui ne l’a pas empêchée de devoir faire ses preuves, « et plutôt deux fois qu’une ».

De la biologie et la musicologie au code

Mais avant de faire de l’informatique son métier, elle s’est d’abord tournée vers des études de biologie, qui l’ont vite ennuyée. Elle se réoriente alors rapidement vers des études de musicologie – une autre passion personnelle.

A la Sorbonne, elle en vient à travailler avec le laboratoire informatique de l’université, au tout début des années 1990 : « Je devais passer La Partition intérieure de Jacques Siron en CDrom, qui en était à son avènement », nous explique-t-elle.Ce qui l’amène à vouloir apprendre la programmation. Elle intègre donc l’IESA, qui la déçoit très vite. « J’apprenais plus vite toute seule avec un livre… J’ai d’ailleurs fini par faire un putsch : je suis devenue professeur de programmation à 23 ans. »

A lire aussi : Nathalie Bellaiche-Liscia : « Je n’ai jamais ressenti de difficultés à me faire ma place dans le web parce que j’étais une femme » 

Sophie Viger découvre un monde qui la séduit immédiatement : celui de l’enseignement. « L’enseignement est là pour ouvrir des chemins auxquels vous ne pensiez même pas. En ce qui concerne le code, je me disais que ce langage avait été créé par des humains, et que n’importe quel humain pouvait par conséquent le comprendre. C’est ça que je veux enseigner. Tout le monde peut le faire ! »

« Quand j’arrivais en cours,  je savais que je n’avais pas beaucoup de crédit »

Le plus dur, finalement pour elle ? S’imposer en tant que femme.

« Quand j’arrivais en cours, grande blonde en talons, je savais que je n’avais pas beaucoup de crédit, confesse-t-elle. J’avais donc ma technique bien à moi : je demandais à chacun des trente apprenants de se présenter, je retenais les prénoms de tout le monde immédiatement, et je leur répétais dans l’ordre. Ça les impressionnait. »

Malgré tout, les clichés ont la peau dure. « On se demande forcément qui j’ai séduit pour en arriver là. Conclusion : quand on est une fille, a fortiori jolie, on doit en démontrer toujours plus. »

Ce qui n’aide pas la féminisation de la profession, qui pâtit selon elle d’un cercle vicieux inscrit dans notre patrimoine culturel : « On apprend très tôt aux femmes à se porter vers tout ce qui relève des services, tournés vers la communauté, et on dirige tout aussi tôt les garçons vers les domaines de la logique et de l’abstraction. C’est le serpent qui se mord la queue : puisque peu de femmes suivent ces filières, elles sont moins représentées, ce qui enracine encore plus durement les préjugés. »

> A lire aussi : Nathalie Wright, une femme au milieu de la forêt de costumes gris du numérique

Une situation qui handicape le secteur, selon Sophie Viger : « C’est dommage pour les femmes, comme pour l’économie numérique qui est en pleine expansion, mais  aussi dommage pour le code ! »

La directrice de la Web@cadémie en est persuadée : plus de diversité enrichirait la production. « Les femmes étant câblées différemment, elles peuvent apporter autre chose, comme davantage documenter le code. C’est la même chose dans le milieu de l’IA, qui n’évolue qu’avec 5% de femmes, alors qu’elles pourraient apporter beaucoup. »

>A lire aussi : Les femmes codent mieux que les hommes (tant qu’on ne sait pas que ce sont des femmes)

Sophie Viger compte bien faire bouger les choses dans les prochaines années, grâce à des messages forts et des actions concrètes, pour que le bilan dressé aujourd’hui ne soit plus qu’un mauvais souvenir.

« Il y a plein d’acteurs qui se sont engagés à ne plus participer à aucun colloque exclusivement masculin, ils sont regroupés sous le mouvement #JamaisSansElle… »

Et puis il y a ce projet d’une Web@cadémie au féminin avec une promotion constituée uniquement de femmes, une trentaine. « Pour envoyer un message très fort aux femmes, pour les convaincre de se porter vers ces métiers ! »

 

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email