Travail mobile et télécentres : entreprises, territoires, comment fait-on? share
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Travail mobile et télécentres : entreprises, territoires, comment fait-on?

17 décembre 2012

Nous vous avons parlé récemment des bienfaits du télétravail, puis des nouveaux lieux qui s’ouvrent pour les travailleurs mobiles : les télécentres, qui seraient synonymes de rythmes de travail plus durables, et d’une ville débarrassée des embouteillages et de la pollution. Mais bien entendu, tout n’est pas aussi simple : dans les entreprises comme dans les territoires, le télétravail a ses ennemis, et les télécentres, leurs sceptiques. Et puis, de nombreux décideurs publics ou privés seraient ravis d’ajouter ces ingrédients dans la recette d’une « bonne entreprise » ou d’une « bonne ville »… mais se demandent simplement : comment agir ? Par quoi commencer ?  

> Des résistances à dépasser

« Le télétravail, ça fait quinze ans qu’on en parle, protestait Philippe Lutringer à l’atelier organisé par le Groupe ChronosQuand est-ce qu’on passe aux actes ? »

Le consultant, que le sujet a « lassé », explique que les projets de télécentres souffrent d’être « portés seulement par des geeks ». Pour lui, il serait très difficile, localement, de trouver des porteurs de projet suffisamment innovants. De plus, en-dehors des startups et des PME innovantes, peu d’entreprises seraient sensibilisées à ces problématiques de management, ni intéressées par ces initiatives.

Pourtant, les opportunités sont réelles. Joël Gayssot, de l’agence de développement du Val de Marne, peut en témoigner : le Centro de negocios à destination des entreprises espagnoles qui veulent investir en France, ouvert sur son territoire, est un franc succès. Et il n’est pas le seul.

Pour avancer sur ce sujet, les participants de l’atelier ont donc dégagé deux priorités : dépasser les résistances des manageurs dans les entreprises, et sensibiliser les élus.

 

> Un OVNI managérial : comment convaincre les entreprises ?

Le chemin est encore long avant que la majorité des entreprises des secteurs concernés se mettent à encourager et à pratiquer le télétravail. Il y a des blocages récurrents, notamment dans le management : malgré tous les indicateurs qui suggèrent que le travail mobile augmente la productivité de l’entreprise, certains dirigeants et responsables des ressources humaines craignent que le fait de passer moins de temps avec ses collègues ne soit un frein au développement de la société.

Il faut dire que l’éparpillement « physique » des travailleurs contrevient à une croyance tenace, selon laquelle la productivité passerait en priorité par des bureaux d’entreprises réunissant dans un même espace l’ensemble des salariés, afin de favoriser les échanges informels : c’est notamment au nom de cette logique, qui n’est pas sans limites, que l’open space se généralise peu à peu en France. 

L’autre crainte soulevée par Sylvie Galane, psychosociologue à la RATP, est celle de la perte de la culture d’entreprise. Ce qui est en jeu ici, c’est la question du contrôle social : « comment l’entreprise peut-elle contrôler ses salariés à distance, avec toute l’illusion que cela implique ? ». Pour elle, l’enjeu est de trouver les moyens de développer cette culture à distance.

Cela en vaut la peine, car essayer le télétravail, c’est bien souvent l’adopter. C’est en effet une mesure que les employés plébiscitent, et qui s’avère bénéficier autant à eux qu’à l’employeur. 

Yves Grandmontagne, le directeur des ressources humaines de Microsoft France [l’éditeur de RSLN, NDLR], peut en témoigner : outre des dispositions spéciales dites de « flexibilité » proposées à tous, le télétravail est inscrit depuis quelques années dans le management de la division Customer Services & Support de l’entreprise, qui compte 120 employés. Et la mesure, qui a été proposée sur la base du volontariat, a connu un vif succès : 

« 80% des employés concernés ont souhaité en profiter. A ces volontaires, l’entreprise a financé l’aménagement d’un espace de travail à domicile, ainsi qu’une connexion à Internet.

Lorsqu’on les interroge au sujet des bénéfices qu’ils en tirent, ils évoquent à la fois un gain de temps pour travailler, une plus grande productivité, moins de stress et un plus grand équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Il faut dire que rester chez eux leur fait économiser deux heures de transports par jour en moyenne, avec toutes les nuisances qui vont avec ! ».
 

> Une question d’équilibre

Pour apaiser les craintes liées à l’isolement des travailleurs, il y aurait cependant un enjeu de juste équilibre entre télétravail et travail au siège. Des participants au forum Chronos ont cité Alcatel, ou encore Accenture, des sociétés dans lesquelles la question s’est également posée : « donner à chacun la possibilité de télétravailler, d’accord. Mais comment les fait-on revenir au point d’attache ? ». 

La réponse trouvée par ces entreprises : limiter le télétravail à une certaine durée, souvent autour de deux, voire trois jours par semaine. Et l’employé à distance doit bien entendu rester joignable à tout moment sur ses horaires de travail, par email, téléphone, ou via une messagerie instantanée interne. 

Ensuite, quelques règles de bon sens suffisent pour encadrer cette disposition et créer le consensus, comme nous le confirme Yves Grandmontagne :

« Nous essayons de concentrer les heures travaillées aux horaires qui conviennent à tous : par exemple, nous avons pour principe de ne pas programmer de réunion avant 9h30, ni après 18h30. Cela permet de respecter les contraintes familiales des employés au siège, comme celles des télétravailleurs, pour qui la séparation entre vie professionnelle et vie privée est moins évidente ».

 

> Des bienfaits évidents, mais difficiles à quantifier

Nathanaël Mathieu est président de Néo-nomade, une plate-forme pour trouver des lieux flexibles, ouverts et connectés pour travailler en ville, et échanger des bons plans entre travailleurs mobiles. Pour lui, les blocages s’expliquent aussi par la difficulté à évaluer les externalités positives :

« On parle souvent de productivité accrue, mais on a beaucoup de mal à la chiffrer – tout comme on est incapables de chiffrer précisément les bénéfices en termes de réduction de l’absentéisme et du stress. Les études sont bienvenues pour convaincre les entreprises qu’il faut encadrer les pratiques existantes afin d’en tirer tous les fruits ».

Pour Isabelle Trégon, de la société Aventive, le télétravail mérite aussi d’être associé à la stratégie immobilière des entreprises. Associé à des espaces de travail modulables et flexibles au Siège, le recours au télétravail permet des économies parfois salutaires en temps de crise. Alors, l’avenir pourrait-il être aux « bureaux tournants », occupés par des salariés différents selon le jour de la semaine et gérés selon le principe du yield management ? On serait porté à le croire, avec cette étude qui prévient qu’on s’achemine vers moins de 6 postes de travail pour 10 salariés en moyenne. Les salariés se rapprocheront alors des indépendants.
 
A ce moment, Natahanaël Mathieu tempère : le télétravail n’est pas la solution miracle aux problèmes de l’entreprise. C’est juste une corde de plus, une solution plus facile à mettre en place qu’il y a dix ans. Pour lui, seule une réflexion globale permettra d’intégrer une logique d’espaces de travail distribués entre le « hub » de l’entreprise, les domiciles et les télécentres.
 
La question serait donc : « Comment faire en sorte que l’entreprise s’intéresse au coworking comme univers de management ? ». Les acteurs plaident pour la mise en place d’un outil d’évaluation des externalités, qui permettrait à chaque entreprise de découvrir les opportunités qui s’offrent à elle, et d’esquisser une stratégie. 
 
 

> Pour le territoire, une utopie concrète : comment avancer avec les élus ?

Pour la puissance publique, les télécentres sont un outil de soutien à la création d’entreprises, de réduction des congestions automobiles et de valorisation du territoire. Par exemple, comment faire vivre une commune rurale, ou de la grande banlieue parisienne, dont la plupart des actifs convergent tous les jours vers la capitale ? Un télécentre qui fonctionne permet de recréer une nouvelle centralité : c’est un peu plus de vie pour le quartier.  

Si on réduit la mobilité domicile-travail, on génère des externalités immédiates qui bénéficient à tous : pour un pays comme le Royaume-Uni, ce seraient ainsi « 40 milliards d’euros de bénéfices par an partagés entre les ménages, les entreprises et la collectivité », nous expliquait Bruno Marzloff en juin dernier.

« Par exemple, la moitié des accidents du travail se passent sur les temps de trajet : en sachant combien ils coûtent à la collectivité, on peut calculer les bénéfices d’une réduction de ces trajets », explique Nathanaël Mathieu.

Mais combien de ces postes de travail décentralisés sont disponibles en Ile-de-France ? « Sans doute très peu, regrette le consultant. Il faudrait les massifier… ».

Pour Thierry Vincent, de l’Agence régionale de l’environnement d’Ile-de-France, la meilleure manière de faire bouger un élu, c’est la démonstration par la preuve : l’emmener voir un exemple vivant, à Amsterdam par exemple. 
 
Mais pour Anne-sophie Callet, de Seine et Marne développement, il n’y a pas besoin d’aller aussi loin pour voir des exemples qui marchent : depuis que la fibre optique a été installée dans toutes les zones d’activités de ce département, « on s’est dit qu’on allait pouvoir apporter aux habitants d’autres types de services », explique-t-elle.
« Les grandes entreprises sont prêtes à avancer, mais il n’y a pas d’offre. Comment la structurer ? On a créé IT 77, une association en Seine et Marne, en regroupant tous les acteurs (PME, SNCF…). On a vu émerger, en six mois, 16 projets de télécentres sur le département. Maintenant, on reçoit des appels d’élus tous les jours ». 

Pour favoriser la mise en place d’un réseau de télécentres, les collectivités peuvent aussi agir par la fiscalité : quelles contreparties fiscales peut-on proposer pour retenir les habitants sur le territoire ? Et comment aider les télécentres à se développer ? 

« Les subventions peuvent être une solution pour soutenir les télécentres pendant leur période d’amorçage, les deux-trois premières années, jusqu’à la rentabilité », indique Anne-Sophie Callet. 

Des subventions utiles, sans doute, mais pas non plus nécessaires : c’est ce qu’explique Cédric Verpeaux, responsable du pôle Ville numérique et durable à la Caisse des dépôts, qui rappelle que son organisme a été mandaté par l’Etat pour investir sur des projets de télécentres via le Grand Emprunt.
« Ce ne sont pas des subventionnements, insiste-t-il, mais bel et bien des investissements publics : ces centres sont généralement des établissements très rentables. Les co-investisseurs sont également des grands noms : Orange, Sisco… ».
De son côté, la mairie d’Amsterdam a trouvé un mode d’action plutôt innovant : elle a autorisé 15% de ses agents à travailler dans les télécentres de la ville. Un moyen de participer au modèle économique, à défaut de subventionner. Et avec les terribles nuisances qu’imposent les va-et-vient quotidien des cyclistes amstellodamois, gageons que la mesure aura du bon.

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