La ville intelligente, une page blanche ?

11 décembre 2013

L’intégration toujours plus  grande du numérique au tissu urbain est porteuse d’innombrables promesses. Les nouvelles technologies vont permettre de fluidifier, accélérer, rationaliser ces vieilles choses rigides et mal habiles que sont les villes. Les échanges y seront améliorés et donc démultipliés, les mobilités s’y accompliront sans friction, la démocratie elle-même s’y verra développée. Mais de quoi parle-t-on exactement lorsque l’on met en scène cette ville rénovée, devenue « intelligente » ? Quels en sont les enjeux ? Les débats ont été nombreux autour des fondements mêmes de ces modèles. Ils ont surtout porté sur deux points : les risques que représentent les nouvelles associations entre le secteur public et le secteur privé, et l’ambiguité de la place réservées aux usagers, souvent réduite à des fonctions et des besoins limités, pour ne pas dire caricaturaux. Les scénarios de la ville intelligente prennent pour postulats — le plus souvent implicites — des formes socioéconomiques de la ville et des figures des citadins qui sont discutables, et qui ont été déjà largement discutées.

Il y a toutefois dans ces débats un angle mort. En focalisant les discours et les démonstrations sur les apports que représentera la ville intelligente pour ses habitants, la plupart des projets semblent oublier une chose importante : les villes sont elles-mêmes fragiles et hétérogènes. Déjà traversées de technologies de générations différentes et d’infrastructures étroitement articulées, elles sont aussi peuplées de personnes qui au jour le jour assurent leur entretien. Quelle place est-elle faite aujourd’hui dans les modèles de la ville intelligente à ces assemblages de technologies et de travailleurs qui prennent soin de la ville et en garantissent le fonctionnement quotidien ? » Comment ces « autres usagers » que sont les employés des collectivités sont-ils associés aux projets numériques ? Et plus généralement, comme le souligne Adam Greenfield dans un ouvrage à paraître (Against the Smart City), comment rompre avec une vision de villes intelligentes pré-programmées, entièrement calculables, qui nie la réalité urbaine toujours mouvante et incertaine ? Les projets de ville intelligente les plus médiatisés en témoignent : la révolution numérique urbaine est souvent pensée à partir d’une page blanche, renouvelant à sa manière le vieux serpent de mer de la ville nouvelle. Voilà sans doute l’un des grands défis des années à venir. Comment penser un projet de numérisation de la ville qui ne suppose pas une politique de table rase et qui accepte en toute modestie d’équiper des pratiques et des métiers de la ville au plus près de leur propre intelligence.

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