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Le « déconnexionnisme » : une nouvelle forme de technophobie ?

12 mai 2014

Pour Xavier de La Porte et André Gunthert, le récent succès de la vidéo Look Up (plus de 35 millions de vues) est révélateur d’une nouvelle forme de technophobie : le déconnexionnisme. Une idéologie appelant à se reconnecter à la « vraie vie » tout en faisant paradoxalement fi de la réalité…

Dans un article paru sur Rue89, Xavier de la Porte se livrait à l’analyse de la vidéo très partagée, Look Up que vous pouvez découvrir ci-dessous. Avec quelques accords mélancoliques, un discours aux accents de slam et des scénettes un brin naïves, la vidéo relayait l’appel d’un jeune anglais à lever les yeux de nos écrans [d’où le titre look up : lève les yeux en anglais, ndlr].

Pour le journaliste, il s’agirait d’une énième démonstration par les (bons) sentiments d’une critique technophobe assez classique : confortés dans l’idée que nos technologies seraient utiles, nous oublierions que la vraie vie est ailleurs et deviendrions esclaves de nos illusions.

Le conformisme de la représentation technophobique à l’épreuve des faits

Et pour démontrer que cette menace pèse sur les usagers de smartphones et tablettes, la vidéo utilise des arguments tellement outranciers qu’ils en deviennent mensongers, explique Xavier de la Porte:

« Tous les travaux un peu sérieux menés sur la sociabilité en ligne montrent qu’il n’y a pas augmentation de la solitude, qu’il n’y a pas déconnexion avec une vie dite réelle, que la sociabilité en ligne n’est pas vécue comme cela et ne produit pas ces effets-là, ou alors de manière très marginale. »

Pour André Gunthert, chercheur en histoire culturelle et études visuelles, la question de la véracité des arguments soutenus n’est pas le seul point contestable de la vidéo, explique-t-il dans un article de son blog. L’image de la réalité qu’elle véhicule serait paradoxalement… irréelle. Ou plutôt, elle traduirait « le conformisme de la représentation technophobique, calée comme le discours conservateur sur la préservation de “valeurs” existentielles » dignes de pubs… pour camemberts. »

Deconnexionnisme et éloge du paradoxe

Car l’authenticité revendiquée par Look Up met en scène un réel normatif où de jeunes gens « évidemment beaux et hétérosexuels » finissent mariés, parents et propriétaires d’une maison en banlieue, loin des vils smartphones qui les empêcheraient de marcher au milieu de champs de blés comme dans une pub.

 

Cette représentation ne fait nulle mention du caractère sociabilisant des réseaux sociaux ni d’aucun des avantages que nous tirons chaque jour d’Internet. Elle ne fait pas non plus état du fait que nous utilisons parfois à dessein un objet – livre ou smartphone – pour éviter un contact non désiré.

Si les deux critiques s’expliquent malgré tout le succès de la vidéo par la sympathie qu’alimentent des scènes exaspérantes vécues au quotidien (mutisme de certains à table, absorbés par leurs écrans par exemple), tous deux ne tirent pas les mêmes conclusions quant aux motivations des internautes à partager une vidéo qui dénonce… leurs propres pratiques.

Pour Xavier de la Porte, ils clameraient ainsi leur conscience du monde et leur capacité à l’autocritique quand pour André Gunthert, ils s’enfermeraient inconsciemment dans un cadre culturel visant à faire de la technologie une régression individuelle. En attendant de savoir quelle interprétation est la plus juste, on vous laissera le soin de songer à l’intéressant paradoxe qui veut qu’une vidéo soutenant la déconnexion crée une interconnexion massive par son nombre de vues et de partage… sur Internet.

Pour retrouver l’article de Xavier de La Porte c’est ici sur Rue89 et celui d’André Gunthert, c’est là, sur CultureVisuelle.

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