Le Brésil fait sa révolution en ligne

26 juin 2013

Augmenter les prix des transports en commun après avoir engagé des dépenses publiques massives pour accueillir la Coupe du monde de football n’aura pas été le geste le plus inspiré du gouvernement brésilien : depuis le 16 mai dernier le pays vit au rythme de manifestations massives qui s’organisent en grande partie en ligne. Fabio Malini, chercheur au Labic, laboratoire brésilien d’études sur les images et la cyberculture, propose une intéressante analyse de la façon dont Internet et les réseaux sociaux s’imposent comme une nouvelle façon de marquer son mécontentement. En voici quelques éléments révélateurs des modalités 2013 de la mobilisation en ligne.
 

Le « +1 », une marque d’engagement faible… mais pas inoffensive

Le premier fait marquant relevé par le Labic dans la mobilisation des Brésiliens, c’est l’usage des pages Facebook de type « événement » liées à la manifestation : pour un grand nombre de Brésiliens, indiquer que l’on participera à l’événement permet de marquer son accord avec la cause, d’ajouter son nom pour faire grossir la liste tout en comptant sur la viralité du réseau pour transmettre l’information à leurs amis. Ce type d’engagement très faible en ligne est appelé « sofa activism », car la majorité des personnes ayant confirmé leur présence ne se présenteront pas dans la rue. Pour autant, on aurait tort de ne juger l’ampleur du mouvement qu’à l’aune du nombre de personnes qui auront effectivement effectué le déplacement.
 

Compter les manifestants dans la rue ne suffit plus 

C’est l’erreur qu’a fait la télévision brésilienne : en mobilisant un coûteux dispositif d’image aérienne, une chaîne d’information opposée au mouvement a voulu démontrer que la mobilisation n’avait pas pris en comparant le nombre d’inscrits à l’événement Facebook avec les images des rues quasiment désertes. Et en appelant leurs téléspectateurs à voter en direct : « Etes vous pour ou contre ces manifestations ? ».

Surprise : c’était sans compter que le média traditionnel – la télévision – était à cette heure-là (18h) regardée essentiellement par des jeunes et des personnes âgées, tandis que le web – où la chaîne pouvait aussi être vue en direct – était entre les mains des « sofa activists ». La mobilisation immédiate, sur les réseaux sociaux, de tous ceux qui étaient « présents sur le web mais pas dans la rue » a fait pencher la balance, et à la question « Etes vous pour ou contre ces manifestations ? » inscrite au-dessous de l’image choc des rues désertes, « je suis pour » l’a emporté haut la main. Ainsi, « la télévision a été occupée par le second écran : Internet », conclut Fabio Malini. Démontrant au passage l’impertinence, désormais, de compter les manifestants dans la rue pour juger de l’ampleur d’un mouvement.

 

Une mobilisation en ligne à l’image du mouvement : spontanée, sans leader… mais pas désorganisée pour autant

Un autre élément sur lequel revient Fabio Malini, c’est l’absence d’un mot-dièse / hashtag unique pour fédérer les manifestants. On trouve les tweets protestataires sous les hashtags #passelivre, #contraoaumento, #tarifazero, #indignação, #occupySP, #protestoSP, #13jSP, sans que l’un d’eux ne soit parvenu à s’imposer. Et la majorité des tweets indignés se recueille mieux encore en entrant divers mots-clés dans la barre de recherche, comme « fare » – « tarif », en référence aux tarifs des bus qui sont au coeur de la protestation (le chercheur a ainsi compté 17 000 tweets émis en quelques heures qui contenaient ce mot). 

Pourquoi cette absence de bannière commune ? La lecture de l’article du Labic laisse entrevoir plusieurs raisons : d’une part, un « tag » unique est aisément détournable et n’appartient jamais vraiment à ses initiateurs. Un petit nombre d’internautes bien organisés peut l’investir jusqu’à faire contrepoids et noyer le message d’origine. D’autre part, on peut douter de sa provenance – Fabio Malini cite ainsi #existeAmorEmSP, un hashtag de protestation populaire qui s’est avéré par la suite avoir été sponsorisé par l’équipe de Fernando Haddad, candidat à la mairie de Sao Paulo. 
 

Une mobilisation de « masses », pas de communautés

A l’inverse, le mouvement qui est né au Brésil est grassroots, spontané et sans leader. « Plusieurs mouvements dans un mouvement », note le chercheur, qui a cette interprétation originale : les manifestants n’ont pas besoin de se constituer en communauté pour agir en ligne. Et le « bruit » de leurs conversations sur Twitter n’a pas besoin de se concentrer autour de mot-clés cliquables pour être entendu. Pourquoi ? Car ce n’est pas un groupe d’individus mais bien les masses qui se mobilisent.

Encore un argument pour diagnostiquer le déclin du mot-dièse ?

Pour découvrir la passionnante analyse des manifestations brésiliennes en ligne par Fabio Malini, avec de nombreux détails sur la façon dont l’information circule et l’opinion se crée sur les réseaux, c’est par ici, sur le site du Labic ! (en anglais).

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