Le Centre de recherche Inria et Microsoft : « repousser les limites pour avoir un impact sur la société » share
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Le Centre de recherche Inria et Microsoft : "repousser les limites pour avoir un impact sur la société"

25 avril 2014

Le temps d’un entretien, Laurent Massoulié, directeur du Centre de recherche commun, nous ouvre les portes d’un laboratoire unique en son genre et nous plonge au coeur de ses problématiques. 

En quoi le Centre de recherche commun Inria-Microsoft Research se distingue-t-il des autres laboratoires en sciences informatiques ? Qu’est-ce qui fait sa spécificité ? 

LAURENT MASSOULIÉ : Je dirais qu’il y en a essentiellement deux. Difficile, tout d’abord, de trouver un exemple de partenariat bilatéral public-privé dans le domaine de la recherche en informatique qui ait cette envergure et qui présente une collaboration aussi poussée entre les chercheurs des deux institutions. L’autre spécificité essentielle du Centre tient à l’importance donnée à la recherche fondamentale et au partage des résultats : ceux-ci sont mis à la disposition de tous, sous la forme de logiciels en open source et de publications scientifiques. 


Ce partenariat public-privé a déjà sept ans d’existence. Qu’en avez-vous appris ?

L. M. : La principale leçon est que cette formule fonctionne ! Le pari que nous avions fait lors de la création du Centre était que la collaboration entre les chercheurs d’Inria et ceux de Microsoft serait mutuellement bénéfique, et c’est effectivement ce que nous avons observé. Les chercheurs d’Inria bénéficient d’une très grande souplesse dans le choix de leurs objectifs scientifiques, et cette ouverture est un plus pour leurs collègues de Microsoft Research. Ces derniers, de leur côté, sont au plus proche contact des défis industriels, et peuvent les partager avec leurs confrères d’Inria. Les chercheurs d’Inria, intégrés dans le tissu de l’enseignement supérieur, ont également un accès privilégié aux étudiants de troisième cycle. Au-delà des résultats scientifiques, cette collaboration permet donc la formation de doctorants bénéficiant d’une double exposition : à la fois au monde de la recherche académique et à celui de la recherche dans l’industrie.


Existe-t-il une culture et une philosophie de recherche propres au laboratoire commun ?

L. M. : C’est en effet l’une des raisons fondamentales du succès de cette collaboration. Les chercheurs des deux instituts partagent une même philosophie, que l’on pourrait résumer ainsi : repousser les limites de leur domaine scientifique pour avoir un impact sur la société. Chacun, à MSR comme à Inria, se fixe des objectifs ambitieux et recherche l’excellence, perçue comme la clé pour avoir un véritable impact. D’ailleurs, si cette culture partagée n’existait pas, le partenariat ne fonctionnerait pas.



Le numérique transforme le monde en profondeur. Quels sont, selon vous, les principaux défis à relever dans les années à venir, en particulier dans le domaine de la recherche en sciences informatiques ?

L. M. : Nous ne sommes encore qu’au début du phénomène du « déluge de données ». Avec l’émergence de nouveaux types de capteurs et d’objets connectés, nous allons mesurer et enregistrer des informations de plus en plus variées, allant de nos caractéristiques physiologiques aux données du trafic routier, de la qualité de l’air à nos conversations. Ce phénomène va rendre possible un grand nombre de nouvelles applications, et il est aujourd’hui difficile de prédire celles qui auront le plus d’impact sur notre manière de vivre et d’interagir.

Mais il revient à la science informatique de proposer les architectures de réseaux de centres de traitement de données ou d’informatique dans les nuages sur lesquelles se déversera ce flux de données. L’informatique va aussi développer les algorithmes d’apprentissage automatique qui transformeront les flux de données brutes en informations utilisables. Mais le bénéfice apporté par la récolte et le traitement de toutes ces données a une contrepartie : le processus pose de nouvelles questions essentielles de fiabilité, de confiance et de protection de la vie privée.

La science informatique fournira aussi les solutions pour agir contre ces menaces. Les projets du Centre de recherche commun cherchent à répondre à ces défis d’une grande complexité. Leurs objectifs vont de l’informatique fondamentale (méthodes formelles pour la vérification, méthodes et algorithmes pour l’apprentissage statistique) à ses applications-clés (compréhension du fonctionnement du cerveau humain, santé, recherche de vidéos, réseaux sociaux, cloud, protection de la vie privée). Nous ne couvrons donc pas tous les principaux défis des sciences informatiques (et notamment pas ceux de la robotique), mais nous avons déjà un beau programme !


Justement, comment ont été choisis les nouveaux axes de recherche pour les prochaines années ?

L. M. : Nous avons commencé par définir les grands thèmes auxquels seraient attachés les projets, en mettant d’emblée l’accent sur les méthodes formelles – un domaine dans lequel Inria et Microsoft avaient déjà collaboré et où ils avaient tous deux déjà bien avancé –, mais également  sur le machine learning, la sécurité et le respect de la vie privée, afin de couvrir largement le spectre des questions soulevées par ce déluge de données que j’évoquais à l’instant. Cette démarche a été complétée par une approche de terrain, où nous avons essayé d’identifier, à l’intérieur de chacun de ces grands thèmes, les tandems de chercheurs des deux institutions qui souhaitaient travailler ensemble sur des objectifs précis.


Qu’attendez-vous de ces projets ? Et au-delà, comment est-il possible d’étendre l’impact du Centre de recherche commun sur son écosystème et sur la société ?

L. M. : Avant tout, nous nous efforçons de faire de la recherche de très haut niveau pour jouer un rôle moteur au sein de la communauté scientifique. Notre conviction est que les fruits de cet effort, qu’il s’agisse de publications scientifiques ou de prototypes de logiciels en open source, induiront de l’innovation qui bénéficiera largement à la société. Cela peut prendre une forme très évidente, lors qu’un entrepreneur exploite les résultats d’un projet pour développer une start-up, ou quand des médecins interagissent avec nos chercheurs pour améliorer leurs outils de diagnostic des maladies cardiaques. Cela peut aussi se faire de manière moins directe : quand nos chercheurs inventent de nouvelles manières d’indexer et de chercher dans des vidéos, ils réduisent le temps d’émergence de nouvelles fonctionnalités dans les moteurs de recherche, ce qui augmente en conséquence la productivité de tout un chacun. Enfin, l’innovation naît souvent d’opportunités imprévues : notre travail fondamental sur les méthodes formelles a ainsi ouvert la voie à nos chercheurs pour mieux sécuriser les protocoles Internet comme HTTPS. Un développement que nous n’avions pas anticipé au démarrage du projet !

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