Le regard de Claudie Haigneré

5 septembre 2008

Claudie Haigneré est astronaute, ancienne ministre de la Recherche et des Nouvelles Technologies et ancienne ministre des Affaires européennes.

L´Europe se demande aujourd´hui comment elle va parvenir à former suffisamment de jeunes ingénieurs et informaticiens pour répondre à la demande d´un secteur en forte croissance. Elle se demande également comment faire face à la concurrence galopante de l´Inde et de la Chine. Rappelons que, depuis 2004, la Chine forme plus de diplômés dans ces disciplines que l´Europe, et que leur nombre, qui a doublé ces cinq dernières années, est en croissance exponentielle.

Sur les 18,5 millions d´étudiants européens, 55 % sont des filles. Dans les disciplines scientifiques (mathématiques, sciences, technologies), elles sont moins d´une sur trois. En informatique, le déséquilibre garçons/filles va même grandissant, année après année. Nul besoin d´être doué en calcul pour comprendre qu´il y a, dans ces réserves inexploitées de jeunes femmes, un potentiel énorme. Nul besoin d´être devin pour comprendre que nous ne parviendrons pas à relever le défi européen d´une économie de l´immatériel mondialisée sans leur participation massive.

Les causes de leur moindre participation aux études scientifiques et techniques sont nombreuses, complexes, et pour certaines non encore totalement élucidées. Mais il y a des choses très simples sur lesquelles il est possible d´agir, je voudrais en donner un exemple ici.

Je participais récemment à une rencontre sur ce thème, « Women in IT ». Ont témoigné une vingtaine de jeunes filles, venues de tous les pays du monde, toutes finalistes du plus grand concours de développement logiciel existant actuellement, l´Imagine Cup. Parfaitement à l´aise, souriantes, la langue bien pendue pour certaines, elles étaient nombreuses à raconter la même histoire, à savoir qu´elles étaient arrivées un peu par hasard, parfois à reculons, dans des études qui finalement les passionnaient.

Car, expliquaient–elles, l´image du hacker solitaire, asocial, obsédé par ses algorithmes, a la vie dure. Fort commode pour créer des personnages de fictions romanesques, ce cliché a des effets plus pervers qu´on ne l´imagine. Car s´il peut séduire certains garçons, il est un repoussoir pour les filles. Cela ne serait pas grave s´il avait quelque fondement.

Mais ces jeunes filles l´ont bien rappelé : l´informatique est, en réalité, un métier social, collaboratif, un métier de projets, où l´on travaille en équipe. C´est un métier de communication, où le dialogue est primordial. Il est particulièrement important de le dire et de le faire savoir car, au moment de leur orientation, les jeunes ont besoin de se projeter mentalement dans une profession. Ils ont besoin de rêver un peu. Et les rêves des filles ne sont pas les mêmes que ceux des garçons.

Féminiser l´informatique va être fondamental dans les années à venir. À l´heure où des changements économiques, sociaux et culturels profonds vont être non seulement accompagnés mais largement entraînés par les nouvelles technologies, il est crucial que les femmes n´en soient pas exclues, qu´elles y apportent leur regard, leur perspective spécifique. Les besoins des femmes, comme leurs rêves, ne sont pas identiques à ceux de leurs compagnons. Dans le champ des technologies informatiques, la diversité est aussi un gage de qualité et d´enrichissement.

Dans un monde où n´importe quelle personne dotée d´un ordinateur et d´une bonne dose de matière grise a la capacité d´agir sur le futur, la diversité est plus qu´importante : elle est une condition de la démocratie.

Photo : © F. MAIGROT / RÉA

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