Le regard de Francis Pisani

4 mars 2008

Auteur, enseignant, conférencier et blogueur sur Transnets.net, Francis Pisani est un journaliste indépendant basé dans la région de San Francisco et de la Silicon Valley. Il va publier Alchimie des multitudes – Comment le web change le monde1, sur le web participatif.

Pour une «litteratie» numérique

Il suffisait, à la fin du XIXe siècle, de parler d’alphabétisation. Le terme atteint ses limites aujourd’hui pour trois raisons fort simples. Tout d’abord, nos moyens d’expression sont multimédias et ne se cantonnent pas aux lettres de l’alphabet. Ensuite, le terme ne dit rien des outils – applications et appareils – auxquels nous pouvons avoir recours. Enfin, le web nous ouvrant de nouveaux univers, il est important d’en comprendre la logique. L’effort doit donc porter aussi bien sur la pratique que sur la culture. Ignorant le fait que la référence exclusive aux lettres de l’alphabet est insuffisante dans un monde qui privilégie le multimédia, le terme « littératie » semble aujourd’hui le plus usité pour traduire le concept anglo-saxon de « literacy »2. Il implique la capacité d’utiliser, la compréhension des logiques en cause, l’approche critique.

Car les lacunes sont sérieuses. Beaucoup de gens n’ont pas encore accès au média numérique ou se refusent, souvent par peur, à s’en servir alors même qu’ils auraient beaucoup à y gagner. Un grand nombre de ceux qui y ont accès croient s’en servir convenablement ; ils n’utilisent en réalité qu’une fraction de ce qui pourrait leur être utile.

Contrairement à une idée communément admise, les jeunes en savent souvent moins que leurs aînés ne l’imaginent. S´il est vrai qu’ils sont plus à l’aise, l’expression « digital natives », souvent traduite par « génération numérique », est trompeuse, voire dangereuse, dans la mesure où elle masque des disparités croissantes. D’où la nécessité d’envisager une formation spécifique à la dimension numérique. Selon la Commission européenne, « la "digital literacy" devient vite une des conditions de la créativité, de l’innovation et de l’esprit d’entreprise. Sans elle, les citoyens ne peuvent ni pleinement participer à la société, ni acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour vivre au XXI e siècle »3.

Cela est d’autant plus crucial que domine largement chez les adolescents la « culture de participation », décrite par Henry Jenkins dans son ouvrage Convergence Culture 4. « [C’est] une culture dans laquelle les critères d’expression artistique et d’engagement civique sont relativement bas, ce qui encourage à créer et à participer. […] Ceux qui s’en réclament considèrent que leurs contributions comptent et sentent un certain degré de connexions sociales entre eux. »

C’est dans un tel contexte que l’éducation aux médias doit être conçue. Trois raisons y incitent. Premièrement, tous les jeunes n’ont pas les mêmes opportunités de participation (en clair, la « fracture » ne disparaît pas quand on a résolu la question de l’accès). Deuxièmement, il serait bon qu’ils comprennent comment les médias affectent leurs perceptions du monde. Enfin, il est essentiel de les préparer à y jouer un rôle social actif.

L’autoformation, individuelle ou de pair à pair, informelle par définition, est le premier pas. Elle est toujours essentielle pour se maintenir à jour, pour avancer dans ce monde en constant changement. L’éducation formelle n’en est pas moins indispensable, dans les écoles, les universités et les entreprises. Ce travail ne peut être mené à bien qu’avec la participation des institutions publiques. Il y va de notre responsabilité sociale à tous les niveaux..

1. Éditions Pearsons Education, en librairie en avril
2. Olivier Le Deuff, « La Culture de l’information : quelles "littératies" pour quelles conceptions de l’information ? » in VIe Colloque ISKO-France 2007, 7-8 juin 2007, Toulouse, IUT de l’université Paul Sabatier.
3. Commission européenne, « eLearning : Better eLearning for Europe », 2003
4. NYU Press, 2006.

Photo : © Baptiste Lignel

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