Marc Hecker : « Non, nous n’avons pas laissé Internet aux djihadistes » share
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Marc Hecker : « Non, nous n’avons pas laissé Internet aux djihadistes »

11 janvier 2016
Alors que l'année 2015 a été marquée par une série d'attaques sans précédent, nombre de regards se sont portés sur le rôle - supposé ou réel - qu'avait pu y jouer Internet. A-t-il facilité l'embrigadement des terroristes ? A-t-il permis l'organisation d'attentats ? Que peut l'Etat contre ces opérations ? Que peuvent également faire les citoyens pour eux aussi combattre ces discours ? 

A l’occasion de la 6e édition du cycle « Aux sources du numérique« , organisé par Renaissance Numérique et Le Tank, RSLN s’est entretenu avec le spécialiste Marc Hecker, auteur de Web social et djihadisme : du diagnostic aux remèdes et chercheur au Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales (IFRI).
Lorsque l’on entend parler de la radicalisation des terroristes, Internet est souvent mis en cause, comme cela a par exemple été le cas pour les attentats du 13 novembre 2015. Qu’en est-il réellement ?

Marc Hecker : Soyons clairs : Internet n’est pas le seul responsable de la radicalisation. La radicalisation est un phénomène complexe : de nombreux facteurs (sociaux, culturels, religieux, etc.) doivent être pris en compte dans les processus d’évolution vers le djihadisme.

Cependant, il est vrai qu’Internet est souvent présent dans ces processus. Je pense en particulier aux jeunes Français partis en Syrie en 2012, 2013 et 2014, années durant lesquelles les réseaux sociaux ont joué un rôle très important, notamment pour le recrutement.

Des vidéos diffusées sur des plateformes de partage ont pu amener certains à adopter un mode de pensée radical comme celles produites par Omar Omsen sur sa chaîne 19 HH. Certains ont pu facilement entrer en relation avec des djihadistes, qui les ont convaincus de rejoindre la Syrie, en leur prodiguant par exemple des conseils précis pour quitter la France.

Comment les terroristes se servent-il d’Internet aujourd’hui ?

L’utilisation d’Internet par les terroristes répond à trois enjeux :

  • Ils s’en servent d’abord et principalement comme d’un vecteur de propagande. Des contenus sont déversés tous les jours. Ils vont du très anodin au plus sophistiqué : certaines vidéos de l’État Islamique utilisent des drones pour réaliser des prises de vue aériennes, des effets spéciaux, des extraits de vidéos hollywoodiennes pour attirer les publics de jeunes occidentaux…
  • Ensuite, l’utilisation d’Internet sert à des fins de recrutement et à la levée de fonds. Ce dernier aspect est moins important depuis que l’Etat Islamique a mis la main sur des ressources conséquentes (banque centrale de Mossoul, champs pétrolifères, racket des populations, trafic d’antiquités, etc.).
  • Enfin, Internet est utilisé pour diffuser de grandes orientations stratégiques (sur les zones à rejoindre par exemple) et prodiguer des conseils tactiques : des manuels pour fabriquer des bombes, des explications sur la manière de customiser un véhicule pour tuer le maximum de personnes en fonçant dans la foule… En somme, des instructions très concrètes pour commettre des attentats dans les pays occidentaux.

Peut-on dire que l’on a « laissé » Internet aux djihadistes ?

Non, je ne pense pas. Au milieu des années 2000, des experts ont expliqué que le « sanctuaire virtuel » que représentait Internet aurait remplacé la perte du sanctuaire physique des djihadistes qu’était l’Afghanistan. Cette expression de « sanctuaire virtuel » me semble excessive car, dès le début des années 2000, des contre-mesures ont été adoptées : les forums djihadistes ont fait l’objet de campagnes de hacking de la part d’acteurs privés ou de tentatives d’infiltration de la part des services gouvernementaux… Ces initiatives sont toutefois restées insuffisantes et peu coordonnées.

A partir du moment où la propagande djihadiste s’est déplacée sur des réseaux sociaux grand public, l’équation s’est posée différemment. Les grands acteurs du web ont été réticents, dans un premier temps du moins, à supprimer les contenus djihadistes et à adhérer à une logique de surveillance. Dans l’ère post-Snowden, les relations entre ces acteurs et les services de sécurité étatiques ont été très tendues. Ces relations se sont apaisées depuis quelques mois mais il faut aller plus loin. Une coalition raisonnée, sage, entre Etats et acteurs privés est nécessaire pour marginaliser les contenus djihadistes en ligne. La difficulté est de trouver un bon équilibre : entre le laissez-faire absolu qui profite aux terroristes et la surveillance de masse qui porte atteinte aux libertés individuelles, il doit bien exister un juste milieu.

Pour contrer cette influence en ligne, que peut faire concrètement l’Etat ?

Trois grandes méthodes ont été utilisées jusqu’à présent. D’abord le blocage ou la suppression de contenus. L’Etat français s’est clairement engagé dans cette voie. La loi antiterroriste de novembre 2014 permet le blocage administratif de certains sites web. Entre autres problèmes, ce blocage ne permet pas de toucher les réseaux sociaux. L’Etat français travaille donc aussi avec les grandes plateformes du web, notamment à travers Pharos, plateforme qui permet à tout individu de signaler du contenu illicite. Localisée au ministère de l’Intérieur, elle mobilise une vingtaine de policiers et de gendarmes qui analysent les signalements reçus et les font remonter aux grandes plateformes du web pour obtenir des blocages.

La deuxième méthode, c’est le contre discours : déconstruire la rhétorique djihadiste sur Internet, contrer sa propagande. En France, on a eu l’initiative gouvernementale « stop-djihadisme », après les attentats de janvier 2015, et bien avant aux Etats-Unis, la campagne « Think Again Turn Away ». Le contre-discours peut également émaner d’acteurs privés, avec des initiatives comme celle d’Abdullah X, un ancien radical qui réalise des petits clips pour essayer de déconstruire cette propagande djihadiste dont il maîtrise les codes.

Enfin la troisième méthode, plus secrète, concerne les services de renseignement et consiste à surveiller, infiltrer et démanteler certains réseaux de djihadistes actifs sur Internet.

Vous parlez beaucoup de blocage, mais la censure sur Internet est-elle un moyen réaliste et efficace pour lutter contre le terrorisme ?

Il y a beaucoup de débats à ce sujet. Effectivement, certains chercheurs expliquent que ce n’est pas efficace de supprimer un compte sur Twitter par exemple, qui va ensuite réapparaître très vite avec des alias très proches.

D’autres chercheurs sont plus favorables à la censure. A cet égard, l’étude intitulée The ISIS Twitter Census, publiée par la Brookings Institution, mérite d’être lue : elle montre que la suppression et le blocage, pratiqués de manière coordonnée et stratégique, peuvent permettre d’atténuer significativement la présence des djihadistes en ligne et constituent donc une entrave à leur développement.

À l’échelle collective ou individuelle, quels sont nos moyens d’actions ?

Tout le monde peut se mobiliser ! La lutte contre le djihadisme en ligne et la production de contre-discours doivent provenir d’un spectre très large de la société civile : cela peut concerner les associations étudiantes, les communautés religieuses, des groupes de psychologues, sociologues, communicants…

Si un individu tombe sur des contenus illicites sur Internet, il peut les signaler à la plateforme concernée ou au site internet-signalement.gouv.fr. Il y a également une plateforme de « contre-discours » qui va être lancée par Renaissance Numérique, et en janvier 2016, la mairie de Paris organise le Hackathon Nec Mergitur auquel chacun peut participer. Ce sont des actions très concrètes auxquelles nous pouvons tous nous joindre.

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