Admettons-le : on l'a pas vu venir...

10 février 2015
Quand je dis « on », j’entends « l’Internet Canal Historique ». Les vieux geeks barbus, hippies, activistes anarcho-techno-béats qui pensions (car j’en suis) que ce nouvel outil allait changer – pour le mieux – les relations humaines, les hiérarchies et la politique, et faire du monde une utopie du faites-l’amour-pas-la-guerre.
 
Ou sinon, au minimum, quelque chose de marrant.
 
On l’a pas vu venir, parce qu’on n’en voulait pas, du modèle économique « gratuité contre publicité ». Pour nous, Internet c’était juste « gratuité ». On s’exprimait gratuitement dans nos blogs d’avant les blogs, on participait bénévolement aux développement des logiciels (libres) qui allaient permettre au plus grand nombre de nous rejoindre dans ce fabuleux bac à sable.
 
Ceux qui croyaient qu’on allait supporter un vieux modèle dépassé, basé sur la pub, ils se mettaient le doigt dans l’oeil bien profond.
 
Sauf qu’en vrai, c’était notre oeil à nous qui était crevé. C’est dommage, parce que si nous n’avions pas été à ce point aveugle à cette évolution, il eut été possible, peut-être, d’éviter d’en arriver là.
 
Où ça ?
 
Quand un vendeur d’espace publicitaire (Google, Facebook, Tweeter et quasiment tout ce qu’Internet compte de « services » gratuits) veut gagner de l’argent, il a intérêt à avoir une grosse audience: plus il aura d’utilisateurs disposant d’un peu de temps de cerveau disponible, plus il vendra d’espace. Et plus il vendra d’espace, plus il deviendra riche, et pourra grossir d’avantage en achetant tout ce qui pourrait gêner autour de lui.
 
C’est ainsi qu’Internet est passé – sans qu’on y fasse attention à temps – d’un modèle technique totalement décentralisé (chaque participant détenant une part de l’intelligence globale) à un modèle quasiment équivalent au bon vieux Minitel (toute l’information passe par les mêmes services).
 
Bon, ok, on s’est planté, c’est pas si grave, si ?
 
Eh bien, si. Parce que non seulement le modèle décentralisé a disparu, rendant possible la censure privée, la création (par les Etats eux-mêmes, qui semblent ne pas demander mieux que d’abdiquer leurs fonctions régaliennes) de polices privées (le principe du « droit à l’oubli », par exemple, donne à Google le droit de décider de ce qui doit être oublié ou non), mais aussi la surveillance généralisée (car pour une NSA il est beaucoup plus simple d’écouter toute la population quand celle-ci utilise un service central), mais encore le contrôle de la liberté d’expression par n’importe quel régime politique liberticide qui déciderait, ça s’est déjà vu, de ne plus laisser ses opposants débattre publiquement du bien fondé de sa politique.
 
On s’est bien, bien planté.
 
Parce qu’en plus d’avoir permis tout ça, on a aussi laissé ce modèle économique évoluer au point où nos services géants centralisateurs se sont mis à utiliser les informations personnelles que nous leur avions laissées de bon cœur pour mieux vendre notre personnalité à leurs clients.
 
Quoi de mieux qu’une publicité ciblée, quand on dispose de tous les éléments de la vie privée du cerveau disponible ?
 
Et dès lors s’ouvrent de fabuleux nouveaux marchés, au-delà du contrôle gouvernemental, de la surveillance et du reste: nos données de santé, nos opinions, notre consommation d’énergie, j’en passe et j’en oublie, pourront très vite faire l’objet d’un business bien juteux vis à vis de, qui sait, nos assurances, nos représentants politiques, nos fournisseurs d’énergie, pour que ces derniers puissent à loisir adapter qui ses tarifs, qui sa clientèle et qui encore son discours, pour mieux nous plaire, nous sélectionner, ou nous punir.
 
On comprend mieux, du coup, que le gouvernement parle désormais des données comme du pétrole du 21ème siècle: y’a du blé à se faire, en effet.
 
Et tout ceci, cher lecteur, dans la meilleure utopie qui soit, car tout y est gratuit.
 
Ou pas.

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