Accessibilité numérique : où en sommes-nous ?

Regards croisés 27 avril 2016
À l’heure de l’avènement de la dématérialisation et du tout numérique, l’accessibilité numérique devient un enjeu crucial pour les personnes handicapées. Mais où en sommes-nous aujourd’hui ? Les évolutions récentes, tant législatives que technologiques, changent-elles la donne ? Quid du rôle de l’État et des services publics ? Autant de questions auxquelles ont répondu Dominique Burger, administrateur de l’association BrailleNet, et Laurence Lafont, Directrice de la division Secteur Public de Microsoft France.

C’est un tour de France moins médiatique que la Grande Boucle qui a débuté en novembre 2015. Enseignement supérieur, collectivités et services publics, recherche et développement, accès à la culture, accessibilité en entreprise ou encore objets connectés… Emmené par l’association BrailleNet, le Tour de France de l’Accessibilité Numérique a déjà vu se succéder plusieurs événements à même de faire toute la lumière sur cette thématique. La prochaine grande étape sera le 10ème Forum Européen de l’Accessibilité Numérique à la Cité des Sciences et de l’Industrie le 30 mai, sur l’accessibilité des objets connectés. L’occasion pour RSLN de brosser un état des lieux de l’accessibilité avec Dominique Burger, administrateur de l’association BrailleNet, et Laurence Lafont, Directrice de la division Secteur Public de Microsoft France.

Déficiences visuelles, auditives, troubles moteurs, maladies psychologiques… De plus en plus de projets technologiques relatifs à l’accessibilité émergent. Qu’est-ce que cela change concrètement dans le quotidien des personnes handicapées ?

Dominique Burger : Le numérique permet aux gens de communiquer, mais pas seulement… Le numérique permet de favoriser ou de créer de nouvelles pratiques. C’est par exemple le cas du format de livres numériques EPUB, qui permet aujourd’hui de combiner plusieurs média : une personne dyslexique peut cumuler une lecture audio grâce à une synthèse vocale avec des fonctionnalités de surlignage à l’écran permettant de visualiser le texte lu par la synthèse vocale. Les dyslexiques bénéficient ainsi de technologies qui ont souvent été développées à l’origine pour d’autres catégories de personnes handicapées, qui leur permettent de lire quasiment normalement

Laurence Lafont : Il y a actuellement beaucoup de réflexions et d’initiatives qui émergent : je pense par exemple au projet Cities Unlocked ou « Seeing AI » (l’intelligence artificielle qui « voit »). Dans le monde de l’éducation, l’initiative Ordyslexie me paraît très intéressante.

Un autre secteur qu’il est intéressant d’analyser est ce que l’on appelle la silver economy ou « économie des seniors ». Malgré ce que cette dénomination laisse penser, il n’est pas seulement question de l’émergence d’un nouveau marché spécifique mais bien de la compréhension et de l’adaptation à de nouveaux usages. Il existe une véritable nécessité sociétale à répondre à ces attentes particulières : l’accessibilité numérique des personnes âgées est fondamentale. Les objets connectés destinés aux seniors doivent ainsi prendre en compte le fait qu’ils n’ont pas forcément la même agilité, la même facilité d’interaction et d’accès à un produit qu’une personne qui baigne dans le numérique depuis toujours. A terme, on peut même imaginer qu’un même objet pourra être paramétrable en fonction de son utilisateur, qu’il soit senior ou digital native.

Stefan Malmesjö via Flickr CC BY 2.0 Stefan Malmesjö via Flickr CC BY 2.0

Quel regard portez-vous sur l’accessibilité numérique aujourd’hui ?

Dominique Burger : Nous sommes très en deçà de ce qui pourrait être réalisé et du potentiel que représente Internet et, plus largement, le numérique pour les personnes handicapées. Pour autant, beaucoup de choses ont progressé depuis une vingtaine d’années, en particulier en termes d’usages.

Pour prendre un exemple que je connais bien, Alex Bernier, le directeur de BrailleNet, est aveugle et il est aujourd’hui totalement autonome au sein de nos bureaux. Pour ces personnes le numérique a ouvert des possibilités immenses, notamment en termes de communication et d’accès à l’information.

« Nous sommes très en deçà de ce qui pourrait être réalisé et du potentiel que représente Internet et, plus largement, le numérique pour les personnes handicapées. »

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Dès qu’il a été possible de connecter un ordinateur équipé d’un terminal braille sur Internet, les aveugles ont commencé à échanger des messages. L’usage évolue vite quand il y a une forte demande, un besoin important. Or, en ce qui concerne les personnes handicapées, le besoin est permanent.

Nous le voyons aujourd’hui avec la bibliothèque numérique francophone accessible. Nous avons plus de 3 500 lecteurs inscrits et le taux d’utilisation de ces lecteurs est plus fort qu’une bibliothèque publique de quartier. Pourquoi ? Car aujourd’hui, pour une personne aveugle, l’un des premiers moyens d’accéder à des livres est de les télécharger afin de les lire sur un appareil braille ou par l’intermédiaire d’une synthèse vocale.

Quid du rôle de l’Etat et, plus largement, du politique dans la prise en compte des besoins en termes d’accessibilité numérique ?

Laurence Lafont : Nous sommes aujourd’hui confrontés à une situation paradoxale. D’un côté, l’accessibilité est un sujet qui est pris en compte dans le débat public. Il y a des manifestations, des forums, des congrès, etc. Mais de l’autre, les réalisations en termes de politiques publiques sont encore bien faibles au regard de ce qui devrait être fait.

Au niveau législatif, nous ne sommes pas encore au niveau. Dans le cadre de la loi pour une République numérique, nous ne pouvons pas dire que l’accessibilité soit une thématique prépondérante.

« En termes de politiques publiques, les réalisations sont encore bien faibles au regard de ce qui devrait être fait. »

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Il faut continuer à influencer et en parler, pour faire prendre conscience aux responsables politiques de l’importance de légiférer. Le rôle d’acteurs tels que Microsoft est de continuer à faire connaître le sujet de l’accessibilité numérique, à prendre la parole et à participer de manière proactive au débat public. Il est important de mettre en place des mesures concrètes pour faciliter et développer l’accessibilité numérique. Cela constitue une preuve, dans les faits, de l’implicatifon de Microsoft dans la société numérique.

Dominique Burger : L’intérêt politique s’est accru, c’est un fait, et il faut poursuivre le travail de pédagogie. Mais n’oublions pas qu’Internet a émergé en 1997/1998 pour le grand public et qu’il a ensuite fallu plus de dix ans pour que l’intérêt politique se fasse jour et qu’une loi [la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées de 2005, NDLR] mentionne l’obligation d’accessibilité numérique des services publics… Et quatre ans supplémentaires se sont écoulés avant que ne sorte le décret d’application de cette loi.

Aujourd’hui, la loi pour une République numérique adoptée en première lecture fin janvier comporte une obligation d »afficher le niveau d’accessibilité pour les services publics en ligne. Elle introduit notamment des amendes pour l’ensemble des services publics qui n’afficheraient pas ce niveau d’accessibilité. Mais nous pensons que cela ne fonctionnera pas parce que l’on ne sanctionne pas la non-conformité aux normes d’accessibilité : on  sanctionne la non-déclaration. De plus, le montant des amendes est très peu dissuasif… Nous pensons que cette mesure, censée être plus contraignante, manque singulièrement d’ambition. Ces mesures ne sont pas à la hauteur de ce qu’il faudrait aujourd’hui dans une République numérique moderne.

Quelles mesures appelez-vous de vos vœux pour que l’accessibilité numérique devienne la règle et non plus l’exception ?

Laurence Lafont : Le European Accessibility Act a introduit la norme EN 301 549. Les pouvoirs publics doivent inciter au développement de produits qui sont conformes à ces standards.

« Les industriels doivent s’engager à développer des produits qui intègrent ces enjeux dès leur conception : c’est toute l’ambition de l’accessibility by design. »

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Les industriels doivent donc s’engager à développer des produits qui intègrent ces enjeux dès leur conception : c’est toute l’ambition de l’accessibility by design. Chez Microsoft, notre objectif est que nos différents produits soient conformes à ces standards du marché. Nous avons vraiment effectué une accélération très forte dans ce domaine en commençant à intégrer des critères d’accessibilité dans tous nos développements de produits, tout en contribuant à l’innovation dans le cadre de notre activité de recherche. Nous accompagnons également des start-up et des partenaires dans le cadre du développement de solutions qui permettent d’améliorer l’accessibilité numérique et de solliciter ou mobiliser la puissance publique autour de ces sujets.

Mais ces initiatives ne doivent pas être l’œuvre de quelques entreprises de ci de là : il faudrait que l’ensemble des acteurs industriels s’engagent véritablement dans le respect des normes et des standards et prennent en compte ces critères dès le début du développement de leurs applications ou de leurs outils. 

Dominique Burger : Ce que peuvent les industriels et les fabricants de logiciels, et d’autant plus ceux qui sont à l’origine des standards, c’est prendre en compte l’accessibilité très en amont et l’intégrer dans des produits dès leur conception. Cela peut passer par l’introduction au sein de logiciels des caractéristiques de personnalisation qui permettent de modifier le comportement des ordinateurs et des logiciels et l’affichage en fonction des utilisateurs. Cela permet de réduire les coûts de développement et d’intégrer ces fonctionnalités au cœur même du système informatique. Et le bénéfice pour les utilisateurs n’en est alors que plus grand.

Au delà de l’engagement des industriels, le maître-mot reste selon moi l’incitation. Et inciter c’est d’abord outiller les gens comme il faut, transmettre les connaissances essentielles. La formation à l’accessibilité numérique devrait être obligatoire. Aujourd’hui, dans la plupart des écoles d’ingénieurs, des formations à l’informatique et au Web, les étudiants n’entendent jamais parler d’accessibilité numérique. Les endroits où l’on en parle restent des exceptions…

Trop souvent dans ce domaine, nous relevons des initiatives remarquables, mais celles-ci sont trop souvent liées à une équipe, ou à une personne motrice. Le jour où ces personnes quittent le service ou l’entreprise en question, les choses retombent… Cette situation n’est aujourd’hui plus concevable.

Comment voyez-vous l’avenir de l’accessibilité numérique ?

Laurence Lafont : Si nous nous projetons un peu, je nourris de mes vœux que nous arrivions à vraiment avoir un cadre clair des décrets d’application relatifs aux thématiques de l’accessibilité. A commencer par le secteur public, que ce soit au niveau de l’éducation, de la silver économie voire de l’emploi… Il faut également que l’innovation continue à se développer : c’est une nécessité. L’objectif est bien que d’autres entreprises prennent en compte ces aspects d’accessibilité dans le développement de leurs produits et services pour que l’on démocratise les technologies accessibles by design.

Dominique Burger : L’accessibilité numérique passe aujourd’hui par les mobiles. Le mobile nous l’avons dans la poche, en permanence avec soi. Il est multimédia et a une puissance de plus en plus grande. Il constitue un gisement énorme d’usages pour les personnes handicapées. Il y a d’ailleurs déjà des tas d’applications disponibles.

Le smartphone est devenu la première technologie utilisée par les personnes aveugles et malvoyantes dans leur vie quotidienne.  C’est vers cela que nous devons nous tourner.

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