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Qui sont donc les amateurs : l'analyse de Patrice Flichy

22 novembre 2010
(Visuel :  L’extension des « espaces de réception créatrice » : quand les fans détournent les productions manga Naruto, via la pratique du cosplay).
 
Et si on laissait de côté, quelques minutes, la discussion sur la qualité des contributions des non-professionnels en ligne pour mieux comprendre les ressorts qui les poussent à participer ? 

Voilà la proposition, simple, formulée par Patrice Flichy, professeur de sociologie à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et directeur de la revue Réseaux, dans Le sacre de l’amateur, publié en novembre 2010, dans la collection La République des Idées (éd. Le Seuil).
 
Elle lui permet d’examiner cette question dans des perspectives plus lointaines, et, surtout, détachées des habituelles passions entretenues par les inconditionnels de l’UGC – comme de de ses contempteurs.
 
Nous vous proposons un passage en revue de quelques-uns des points abordés dans son ouvrage par Patrice Flichy, sorte de mise en bouche avant la rencontre que nous organisons,  ce mardi 23 novembre chez Microsoft, dans le cadre des Rencontres RSLN, avec Andrew Keen.
 
– Les postulats de départ –
 
 
 
Oublié le débat blogueurs vs journalistes, dépassé celui du Wikipédia vs Britannica, ringardisé celui techtoc.tv vs A vous de juger (au hasard) : Patrice Flichy ne cherche pas à apporter une pierre de plus au débat révolution vs contre-révolution numérique. Le constat, de toute façon, est posé dès les premières lignes : « Les quidams ont conquis Internet », écrit Patrice Flichy.
 
C’est donc uniquement de l’évolution des pratiques amateurs dont il est question dans l’ouvrage. Soient celles comprises dans un espace que Flichy définit avant tout en creux, comme un « entre-deux » : 
 
 « Le monde l’amateur que j’étudie dans ce livre est moins celui du mélange que celui de l’entre-deux. L’amateur se tient à mi-chemin de l’homme ordinaire et du professionnel, entre le profane et le virtuose, l’ignorant et le savant, le citoyen et l’homme politique »
 
Et Internet, dans son ouvrage, tient plus de l’outil que de l’objet mythifié, paré d’a priori positivistes :
 
« Internet facilite cet entre-deux : il fournit à l’amateur des outils, des prises, des voies de passage. […] Sur Internet, l’amateur peut non seulement acquérir des compétences, mais aussi les mettre en œuvre sous différentes formes.». 
 
Ces deux définitions posées, la « filiation » intellectuelle revendiquée de Flichy sur la question s’écarte logiquement des thèses développées par « les prophètes du web 2.0 », pour se situer en complément « des penseurs qui se sont intéressés aux compétences ordinaires de tout un chacun ».
 
Et Flichy de citer notamment Richard Sennett (en photo ci-dessus), sociologue américain contemporain, enseignant à la LSE, et fervent pratiquant des récits de vie – voir une très bonne présentation de son dernier ouvrage « Ce que sait la Main. La culture de l’artisanat », sur le blog homo-numericus.
 
Patrice Flichy étudie successivement les évolutions des pratiques amateurs dans trois domaines : les arts, la chose publique, et la connaissance. Son travail est nourri d’exemples concrets, principalement piochés dans des travaux de mémoire d’étudiants qu’il a manifestement dirigés (honnêteté à saluer en ces temps où le copier-coller universitaire semble progresser !) : la lecture est du coup agréable, concrète. Nous reprenons cette structure en vous proposant un exemple – tiré de l’ouvrage – pour chacun des chapitres.
 
– Les arts –
 
 
Un mot revient à plusieurs reprises dans ce chapitre pour présenter les possibilités offertes au public des amateurs par le numérique : le « braconnage ». Ce terme n’est pas à entendre en tant que déviance à la règle, au droit, mais dans un sens bien plus large. Celui de la marge de « réception créatrice » dont dispose l’amateur, qui, au passage, gagne un nouveau titre : « fan ».
 
Car, entre modèle économique et pur effort de conceptualisation, Internet semble présenter une vertu clef aux yeux de Flichy : celui d’une extension de cet « espace de réception créatrice » : 
 
« L’ère numérique remet en cause le fonctionnement de la culture populaire industrielle, qui imposait que l’œuvre soit consommée sous la forme choisie par l’éditeur. Les fans retrouvent, au contraire, les pratiques de la culture préindustrielle où les contes pouvaient être réappropriés en permanence par les auditeurs et les lectures. Ainsi, le remix n’appartient plus à l’éditeur, mais au fan. Celui-ci ne prend pas seulement plaisir à consommer, mais à lire, écouter ou regarder comme bon lui semble. »
 
C’est dans ce chapitre que le texte de Flichy se confronte le plus aux analyses sociologiques traditionnelles. Ainsi, Flichy soutient-il que le numérique remet en cause l’analyse sociologique classique du fan, basée sur une grille de lecture « bourdieusienne ». Soit celle, largement partagée aujourd’hui en sciences sociales, qui voit en lui un « représentant d’un public dominé asservi à la culture de masse et, plus particulièrement, aux produits à grand succès ». 
 
Un exemple : les détournements et les émulations collectives de « la communauté virtuelle des fans du manga Naruto sur Dailymotion », analysée par Erika Antoine dans un mémoire universitaire [non disponible en ligne]. Cette communauté réalise des clips à partir d’images issus dudit manga, dans la plus pure tradition de « l’Anime Music Video » (AMV).
 
Petit exemple de production ci-dessous, visionnée à plus de 130.000 reprises : 

Et de discussions passionnées sur la question, sur le forum AMV.

Commentaire de Patrice Flichy :
 
« Les plateformes [de partage vidéo] permettent de donner une visibilité aux pratiques créatrices qui touchent aujourd’hui un public de masse. […] Les clips postés sur le site sont commentés : les auteurs reçoivent ainsi […] jugements […] conseils, pour réaliser tel ou tel effet, […] etc. . Il s’agit là d’une communauté d’apprentissage mais aussi […] de jugement et d’audience ».
 
– La chose publique –
 
jeansarkozypartout
 
Enfin, un peu de nuance ! Reconnaître Internet comme le lieu d’une « forme modeste mais capitale » d’action publique n’est pas si courant : les analyses sur ce sujet ne font souvent pas dans la nuance.
 
Passant en revue les deux formes que peut revêtir Internet en matière politique – « dispositif d’expression et débat public » et « nouvelle configuration d’action » – Patrice Flichy reconnaît que « les registres d’action politique portés par Internet ne s’inscrivent pas dans la dynamique traditionnelle d’une action pérenne », qui reste celle « des partis ou des syndicats ». Et que toutes les « nouvelles formes démocratiques, même équipées avec les derniers outils informatiques, sont loin d’occuper une place centrale dans la vie publique. »
 
Néanmoins, la « démocratie réticulaire » – comprendre : en réseaux – peut prendre deux visages bien réels : 
  • Celui de « l’aiguillon, qui oblige les élus à tenir compte du citoyen en dehors des temps forts électoraux ; [forçant] les journalistes à s’intéresser à d’autres événementsn moins évidents ou moins visibles.»
  • Dans des situations « aujourd’hui plus restreintes », elle permet également au « citoyen oridinaire, amateur branché sur ses réseaux informatiques, [d’acquérir] un vrai pouvoir : il écrit sur des blogs qui deviennent des médias de référence, prend en charge des campagnes électorales qui sortent des sentiers battus. »
Petite note : cette partie est largement reprise d’un assez long article publié par Patrice Flichy en janvier 2008 sur le site internet « La vie des idées » sous le titre : « Internet, un outil de la démocratie ? », ensuite adaptée dans une tribune pour Le Monde à l’automne 2009 [elle ne semble plus disponible sur le site du quotidien, nous vous renvoyons vers l’une de ses reprises en ligne]. Preuve que, parfois, les idées résistent (un peu) au temps, en ligne également … . 
 
Un exemple : #jeansarkozypartout. Mais si, souvenezvous.
 
– La connaissance –
 
 
Un terme, qui n’est pas explicitement cité par Flichy, court tout le long de cette troisième et dernière partie. Celui de crowdsourcing, ou la sous-traitance de certaines tâches aux internautes.
 
Flichy lui substitue des notions plus conceptuelles – la recherche « en plein air », qui repose sur « la colecte d’informations réunies par de nombreuses personnes dispersées dans des espaces multiples [où l’amateur] trouve facilement sa place », la distinction entre « intérêt à » et « intérêt pour », ou bien encore la « démocratie scientifique et technique ».
 
Mais, au fond, la place qu’attribue Flichy à l’amateur dans le domaine de la connaissance est sans doute celle qui reste la plus restreinte : celle d’une expertise acquise « par l’expérience », qui ne substituera jamais à « l’expert-spécialiste ».
 
« Dans Wikipédia, l’amateur se contente de vulgariser des savoirs qu’il n’a pas élaborés ; […] dans les sites d’échange sur la santé, les malades ne veulent pas se substituer aux médecins, mais mieux collaborer avec eux pour prendre leur santé en mains », affirme-t-il par exemple.
 
Un exemple : Le site internet Patientslikeme, « modèle de construction participative de connaissances médicales », sorte de plateforme de crowdsourcing de renseignements sur les maladies rares, nourrie par des malades « anonymes » et qui fait l’objet d’une activité commerciale – en l’occurrence, la revente, par une entreprise, de résultats d’analyses sur les données collectées à l’industrie pharmaceutique. 
 
Décryptage de Patrice Flichy :
 
« Toutes ces expériences visant à construire un espace public de santé permettent […] de passer de la juxtaposition d’un certain nombre de « je » […] à un « nous » capable de structurer des savoirs ou de prendre des positions collectives. […] Le web a permis aux patients non seulement de faire connaître à leur médecin les symptômes et souffrances associés à la maladie, mais de mettre en contact des malades dispersés et dévalorisés. »
 
– Un point commun avec Andrew Keen : la nécessaire révolution des experts 
 
Quel point commun y-a-t-il alors entre un Keen, longtemps dénonciateur de la « médiocrité » généralisée de l’UGC, et Flichy, l’universitaire des idées ? Eh bien il tient en un point. Celui de la nécessité de nouveaux spécialistes.
 
Souvenez-vous ce que Keen nous disait à ce sujet
 
« Dans « l’ancien monde » – celui du XXe siècle, on va dire – vous pouviez être un universitaire perché dans votre tour d’ivoire, réfugié dans le douillet cocon de votre « chapelle », et professant votre savoir à des étudiants respectant totalement votre parole. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose, je ne me situe pas sur ce terrain là, mais une chose est sûre : aujourd’hui, cette attitude n’est plus tenable, vous devez apporter votre autorité par la preuve plus que par le statut. La hiérarchie ne fait plus l’expertise, c’est la compétence qui la révèle. »
 
Et lisez à présent les dernières lignes de l’ouvrage de Flichy :
 
« La montée en puissance des amateurs peut […] être profondément déstabilisante pour les experts-spécialistes. Il est difficile pour l’enseignant d’avoir en face de lui des élèves qui contestent son savoir au nom d’informations recueillies dans des encyclopédies en ligne. […] Ces nouveaux rapports sociaux obligent le spécialiste à changer de position et de ton : ne pouvant plus imposer son savoir par des arguments d’autorité, il doit s’inscrire dans une relation plus égalitaire où il faut expliquer, dialoguer, convaincre, tenir compte des objections de ses interlocuteurs. »
 
Sûr que l’on va en parler, ce mardi soir … . 
 
> Visuels utilisés dans ce billet : 
 
Naruto at Sakure-Con 2008, par heatbar, licence CC
The Craftsman, par Ars Electronica, licence CC 
Naruto!, par Amigurumis, licence CC
Layer#5, par alinssite, licence CC
 
> Pour aller plus loin : 
 

 

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