Réseaux de crise

30 juillet 2012

Après une catastrophe, les réseaux sociaux sont un bon outil de soutien psychologique et de deuil collectif : c’est ce dont témoigne, via Slate, un professeur qui raconte comment la mobilisation sur Facebook l’a aidé après qu’il soit sorti indemne de la fusillade dans son université de Virginia Tech, aux Etats-Unis.

> Se mobiliser à l’écart des grands médias

A la suite du terrible événement, dans lequel chacun a perdu des collègues ou amis, « les survivants ont développé le sentiment que c’était ‘leur’ tragédie », explique le professeur : le besoin de compréhension et de respect du choc émotionnel était tel que « personne, du monde extérieur, n’était le bienvenu ».

Personne, et surtout pas les journalistes, dont certains se sont fait passer pour des étudiants pour contourner l’interdiction de perturber ce deuil collectif. Les questions posées par les reporters des médias nationaux ont en effet semblé parfois étranges, voire déplacées aux proches des victimes :

« Ils ont surtout cherché à savoir si nous étions en colère contre notre administration, explique l’enseignant. Alors, pour la plupart d’entre nous, c’est contre cet appareil médiatique que nous avons ressenti de la colère. Notre tragédie était devenue un produit à vendre sur toutes les chaînes, utilisée pour alimenter le débat entre les partisans et les opposants à la possession d’armes personnelles ».

L’auteur de ce témoignage a rejoint Facebook le 17 avril 2007, au lendemain de la fusillade. Il a pu observer la mobilisation de la communauté des survivants autour de ce réseau social : grâce à un « groupe » créé pour l’occasion, chacun se connectait pour signaler qu’il allait bien, qu’il n’était pas au nombre des victimes, et pour s’enquérir de la bonne santé de ses amis et collègues.

A l’opposé des médias traditionnels, l’avantage du nouveau média était donc d’être communautaire. Il a permis aux survivants, non seulement d’être informés avant les rapports officiels, mais aussi de bénéficier d’un soutien et de manifester leur solidarité :

« Nous nous en sommes remis aux médias sociaux pour répondre à notre besoin de nous retrouver entre nous, maintenir nos relations, partager nos propres informations, et avoir nos propres discussions », raconte l’enseignant.

A ce moment, Facebook comptait 20 millions d’inscrits, et était encore principalement réservé à une communauté restreinte d’étudiants américains. Aujourd’hui, il en compte plus de 900 millions, et inclut des gens de tous les horizons. La relation des utilisateurs au réseau social a donc beaucoup changé. Mais dans le même temps, les médias eux-mêmes se sont radicalement transformés, en même temps que la façon dont les gens s’informent : « nous nous informons davantage auprès de nos réseaux, et moins auprès des réseaux en général », rappelle le professeur.

> Une barrière contre le sensationnalisme ?

Pour les membres d’une communauté meurtrie, les réseaux sociaux offrent-ils donc, encore aujourd’hui, une bonne protection contre le voyeurisme des médias traditionnels ? Pas nécessairement, à en croire l’auteur du témoignage. En un sens, il est bon que les amis et la famille soient davantage inclus dans le processus de commémoration publique.

Mais d’un autre côté, la notion même d’« espace public » a changé : lorsque chacun de vos messages sur les réseaux peut devenir une information de grande portée, il arrive que des propos écrits juste avant, ou juste après un événement tragique dans le cadre d’une communication « normale » deviennent des déclarations publiques – faisant des médias sociaux l’outil d’une « interview constante et invisible ».

Et dans ce contexte, il est parfois difficile de se prémunir de l’indélicatesse de certains observateurs. Par exemple, certains membres de votre réseau d’amis peuvent continuer longtemps de partager des détails triviaux du drame qui vous accable, alors que vous tentez de faire votre deuil.

Pour l’auteur du témoignage, cela ne fait qu’alimenter la perversion dans laquelle l’acte a été commis. La question mérite donc d’être posée :

« Pour les parents et amis des victimes qui voient régulièrement apparaître le visage du tueur dans leurs flux sociaux, est-ce plus facile, ou plus difficile de le voir afficher par leurs amis, même dans une démarche favorable et bienveillante ? ».

Autrement dit, le problème serait de savoir si, à présent que nous avons pris l’habitude de lire et d’écrire davantage sur nous-mêmes, nous saurons collectivement aborder ce genre d’événements avec toute la délicatesse qu’ils réclament, dans le temps long.

Pourra-t-on réussir un deuil aussi serein que lorsque nous étions les récepteurs passifs d’une information unidirectionnelle, au temps où les médias de masse prévalaient ?

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