Uber, Airbnb, Lyft… Quand les enfants gâtés du web se heurtent à la réalité share
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Uber, Airbnb, Lyft… Quand les enfants gâtés du web se heurtent à la réalité

27 octobre 2014

Hôtellerie, taxis, covoiturage… un escadron de plateformes numériques offrant des services « à la demande » se consacre à détourner les modèles de consommation traditionnels. Parfois réunies sous la séduisante bannière d’une économie dite « collaborative », ils imposent une concurrence féroce à des secteurs jusqu’alors incontestés. Pour protéger leur activité, les professionnels de ces industries lèvent actuellement les armes. Une réaction que n’avaient pas suffisamment envisagée les start-up concernées, mais qui devrait accélérer leur passage du concept à la réalité.

A l’origine promises à un avenir radieux, Uber et Airbnb ont récemment été forcées de réagir face à de profondes entraves à leur développement. La justice s’est ainsi élevée contre l’expansion d’Uber en Allemagne, et près des ¾ des logements postés sur Airbnb dans l’Etat de New York viennent d’être déclarés illégaux. Pire : un nombre croissant de défenseurs des droits des travailleurs questionnent leur légitimité à toucher une commission sur les services que ces plateformes facilitent.

Ces plateformes qui s’accaparent le « partage »

Leur argument ? Ces plateformes, en se contentant d’être des intermédiaires, ne créent pas de valeur et mettent en relation deux ou plusieurs pôles créateurs d’activité sans participer elles-mêmes aux services rendus. Un des arguments avancés est la part minuscule de leurs ressources humaines, comparativement à la valeur produite : ainsi au moment de l’acquisition d’Instagram par Facebook, la start-up comptait seulement 13 employés… contre 140 000 pour Kodak, à la grande époque. Or, pour certains observateurs les « employés » d’Instagram sont bel et bien ses utilisateurs… sauf qu’ils en ont perdu le statut (ainsi que les droits et la rémunération associés). De même, Uber ne compte que 500 employés dans le monde entier, car sa valeur se crée grâce aux milliers de particuliers qui profitent de la plateforme pour se constituer des revenus complémentaires en conduisant des touristes – des revenus qui varient pourtant au gré de la politique tarifaire d’Uber, et au mépris des conséquences pour les chauffeurs – d’ailleurs dépourvus de droits et de protection sociale. On réunit ainsi sous le terme « digital labor » le phénomène selon lequel certaines entreprises du numérique peuvent aujourd’hui externaliser leur main-d’oeuvre, en contournant les règles de nos économies capitalistes. Un tableau à contre-courant de l’image que ces entreprises souhaitent véhiculer, axée autour de la vision idyllique de l’économie du partage. 

L’impuissance des gouvernements

En filigrane, la réaction des opposants vise surtout à vouloir contrer ces start-up pour laisser du répit à des secteurs fortement concurrencés et en crise. Comment les industries « traditionnelles » peuvent-elles rivaliser autrement face à une concurrence jugée déloyale, qui peut se permettre de minimiser le nombre de ses salariés et d’automatiser ses services ? Ce contexte économique inédit en appelle pourtant à des politiques nouvelles et particulièrement réfléchies. Mais confronté à la colère des syndicats des professions qui s’estiment lésées, le régulateur a tendance à réagir à la va-vite : loi des 15 minutes d’attente (désormais suspendue), interdiction pour les VTC de repérer leurs clients grâce à un smartphone… les limites que le gouvernement a tenté d’imposer à l’innovation Uber ont pu sembler artificielles, arbitraires et finalement dérisoires. Elles visaient surtout à gagner du temps face à l’envahisseur, mais elles sont petit à petit contournées par la start-up. De même qu’on avait vu Amazon, sous le coup d’une loi lui interdisant de pratiquer la gratuité des frais de port en juillet dernier, réagir en les fixant à… 1 centime d’euro.

Comment on en est arrivé là

Si ces plateformes de mise en relation peuvent se dédouaner de leurs responsabilités, c’est aussi parce qu’elles ne sont pas légalement responsables du contenu publié par leurs utilisateurs : pour le New York Times, on doit ainsi au Communications Decency Act leur modèle de développement si insouciant. Promulguée en 1995 pour encadrer des supports de communication en ligne et garantir la liberté d’expression, cette loi américaine ne contient aucune disposition adaptée au contexte actuel, où les services issus de ces plateformes transforment si profondément ce qu’on appelle le « monde réel ». Et pourtant, c’est bien cette loi qui permet aujourd’hui aux plateformes de s’affranchir de leurs obligations pour assurer la sécurité de leurs utilisateurs. Et si la loi est obsolète, son « ethos » imprègne toujours les entrepreneurs de la Silicon Valley. Interrogé quant à la recrudescence de plaintes pour vandalisme, Brian Chesky, co-fondateur d’Airbnb, répondait ainsi que le site avait recours à des algorithmes pour identifier les comportements suspicieux. Ses propos s’inscrivent dans un discours typique de ces start-up, selon lequel les problèmes peuvent se résoudre sans intervention humaine.

Les start-up qui s’attaquent aux modèles de consommation établis nous renvoient aussi à une autre croyance ancrée dans la mentalité Silicon Valley : les autorités devraient faire preuve de flexibilité face aux business à succès, et adapter leurs règlements en fonction de leurs exigences. Une idée inspirée de comportements web qui reste encore bien éloignée de la réalité et ne fera sans doute plus longtemps le poids face au régulateur, à présent qu’elle est confrontée à l’épreuve du réel.

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