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Word : Hommage à nos 30 ans d'écriture-machine

4 décembre 2013

A l’occasion des 30 ans du logiciel de traitement de texte Word, le journal Le Nouvel Observateur a réalisé une interview de Pierre-Marc de Biasi, spécialiste en génétique textuelle. Il revient sur les changements que cet outil de saisie automatique du texte a opéré dans la pratique de l’écriture et notre façon d’aborder le texte. Du rouleau à la machine à écrire ou de la page informatique à la reconnaissance vocale, finalement de quelle révolution parle-t-on ? Pouvons-nous d’ailleurs même parler de révolution ? Entre analogies sémiotiques sur la mise en forme, ruptures dans l’opération de mémorisation et retour à une société orale, Pierre-Marc de Biase nous donne le la sur l’impact du logiciel Word. Alors, plongée pour une histoire de la technique de l’écriture avec le Nouvel Obs.

> Traitement de texte, une histoire hybride

Dans cette interview Pierre-Marc de Biasi revient sur l’histoire de la technique, celle de l’écriture. Il passe par trois notions qui conditionnent le geste de l’écriture : le support, l’outil et sa modélisation (ou mise en forme). Il évoque également l’impact de cette technique à l’égard de la mémorisation, une mémoire externe à l’humain.

Il nous invite aussi à faire une analogie entre la machine à écrire et le traitement de texte car selon lui « l’informatique est souvent un retour à quelque chose d’archaïque ». Ainsi, il rappelle que la page informatique ressemble au support du Moyen-âge, le rouleau. L’acte de scroller et de faire défiler sont assimilables, à celui du rouleau que l’on déployait.

En faisant un peu d’anticipation, il invite à voir notre société comme une société de l’oral où finalement c’est la machine qui devient le scribe. C’est donc une histoire hybride (homme-machine) qu’il nous décrit. Si la relation avec la machine est aujourd’hui intrinsèque à la production de texte, il explique la liberté que l’informatique nous procure dans son aspect « mobile ».

Il fait allusion à la démocratisation de l’écriture. C’est l’image d’Epinal du baroudeur, de l’écrivain mobile ou du journaliste qu’il évoque. L’écriture est efficace car standardisée dans sa structure et sa présentation. Ainsi, il explique que la machine permet à l’écrivain de mieux se projeter dans la composition de son livre. On peut en effet avoir une vision d’ensemble, ce que permet moins le support papier via le feuillet. C’est donc dans l’acte de la compilation, de l’organisation, voire de l’indexation que la machine puis le traitement de texte deviennent des outils essentiels en matière de visualisation.

« Jusqu’à la machine, le monde de l’écrivain, ce n’est pas le livre, c’est la feuille raturée et le chaos », ajoute-t-il.

> Fin de la linéarité du texte

Le traitement de texte est à combiner avec la puissance de calcul de la machine. Il permet ainsi une infinité de combinaisons dans la réalisation de la construction d’un texte. Aussi, dans les quatre opérations que l’auteur est amené à faire – l’ajout, la suppression, le déplacement, la substitution – l’essai/erreur et les « séries de simulations mentales » sont multipliées.

De même, l’écriture informatique combinée à Internet multiplie les formats et les dispositifs de lecture. Pierre-Marc de Biase explique que c’est : « le geste même d’écrire [qui] est devenu numérique ».

Si la création se voit ouvrir un champ des possibles, il évoque cependant des limites comme celle de la fin des brouillons. Ceux-ci sont pourtant des « chutes » à partir desquelles un écrivain trouve son inspiration. Il plaide alors pour un recyclage des brouillons, des traces enregistrées et oubliées.

« Le numérique devrait être l’âge d’or de lagénétique des textes ». 

Mais l’écriture assistée a aussi un effet poison qui nous rappelle la notion de pharmakon dans le Phèdre de Platon. L’écriture y est perçue comme pouvant être aussi nocive pour la mémorisation. En effet, on a trop tendance à s’appuyer sur les automates et autre prothèses linguistiques pour conserver.

Cette interview est alors à croiser avec les travaux de Bruno Bachimont qui voit dans le traitement de texte automatique un changement dans la modélisation de nos pensées. L’intelligence artificielle a une part importante grâce à sa puissance de calcul. Enfin, nous pouvons rattacher cet article aux travaux d’Emmanuël Souchier qui voit dans le processus du traitement de texte une inflexion de l’écriture linéaire et cursive pour laisser la place à une écriture réticulaire et hypertextuelle. Quoi qu’il en soit, Word nous ouvre à une écriture mouvante et à de nouveaux terrains d’exploration pour l’écrivain.

Pour en savoir plus, cliquez ici.

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