Youssef Hamadi, sans contraintes

2 juin 2008

(photo : Marie-Paule Nègre)

D’une voix douce, et sans fausse modestie, Youssef Hamadi affirme d´emblée n´avoir « rien fait de spécial ». Quelques heures plus tard, c´est avec la même humilité qu´il fait part de son impression de « n´avoir pas dit grand-chose ». Entre-temps, pourtant, on aura découvert le parcours hors du commun de ce fils d´immigrés berbères, issu d´un milieu populaire et devenu chercheur en mathématiques appliquées à Cambridge. L´étrange paradoxe d´un spécialiste de la « programmation par contraintes » dont toute la trajectoire semble précisément avoir été orientée par la volonté d´échapper à toutes les formes de choix imposé, d´assignation, d´enfermement.

De Bastia à Cambridge, l´appel du large

De la Corse où il a grandi, il évoque avant tout les car-ferries qu´il regardait partir et qui lui donnaient déjà des envies d´ailleurs. Pudique, il mentionne, en les effleurant, « une sorte de pression » ressentie dans l´Île où ses parents, analphabètes, avaient choisi d´émigrer, la fratrie de sept enfants au sein de laquelle sa soeur aÎnée faisait office de seconde maman, l´idée inculquée dès l´enfance que l´on ne travaille jamais que « pour soi », et, toujours, ce désir de partir. Un accident qui l´immobilise quelques semaines à l´âge de 12 ans vient en partie décider de la suite. Trompant son ennui à l´hôpital en lisant Science & Vie, Youssef y découvre des programmes informatiques… et sa vocation. Ailleurs, ce sera donc dans un premier temps l´université de Montpellier, à laquelle le système des bourses, « formidable en France », lui permet d’accéder et où il étudie dix ans durant les mathématiques appliquées et l´informatique, au milieu de « plein d´étudiants venus de l´étranger » qui lui font entrevoir avec bonheur « d´autres points de vue ». En 2000, ces longues études s´achèvent par l´obtention d´un doctorat qui, depuis, a fait l´objet de nombreuses publications dans les meilleures revues scientifiques. Une autre échappée vient marquer ces années héraultaises : un an et demi consacré à la photographie, « argentique, en noir et blanc, avec un appareil datant des années 1960 », comme une respiration dans un parcours académique sans faille.
Mais, de nouveau, l´enfermement guette sous la forme de « certaines pesanteurs du système académique », du « mandarinat », du localisme. Et, de nouveau, il faut partir. Vers Paris cette fois, au sein du laboratoire central de Thalès, où Youssef travaille à l´optimisation des systèmes de protection de la flotte navale. Tous les principes de la recherche en optimisation combinatoire sont là : des ressources finies (en temps, en argent, en nombre de missiles antimissiles), un objectif (la sauvegarde d´un navire ou d´une région), une solution optimale à identifier en combinant tous les critères pertinents. Mais des possibilités d´évolution limitées par la concurrence des polytechniciens et, dit-il dans un chuchotement, « peut-être par ses origines » l´incitent à partir. « J´avais l´impression d´avoir échappé à pas mal de choses, je n´avais pas envie de subir quoi que ce soit. Et puis je voulais aller à l´étranger. » Ce sera donc l´Angleterre, Bristol d´abord, puis, à partir de 2003, Cambridge, au sein du laboratoire de recherche de Microsoft. Là, dans un environnement « international et très ouvert », il dirige une équipe de recherche qui travaille sur la « programmation par contraintes », autrement dit sur l´élaboration de solutions maximisant l´utilité des ressources disponibles dans d´innombrables domaines contraints par leurs critères propres. Une évolution qu´il présente comme le fruit « de hasards, de rencontres, d´opportunités », mais qui l´amène à ce dont il a toujours rêvé : la possibilité et les moyens de faire de la recherche fondamentale à long terme – « le paradis pour un chercheur » –, sans pour autant perdre de vue la nécessité de « se confronter aux vrais problèmes ».

Recherche fondamentale, enjeux fondamentaux

Des « vrais problèmes », la programmation par contraintes n´est de fait jamais très éloignée. D´où l´importance pour Youssef Hamadi d´encourager la recherche fondamentale qui, seule, peut donner aux scientifiques la durée nécessaire à l´élaboration d´outils complexes permettant de résoudre ce qu´en informatique on appelle joliment « les problèmes difficiles ». Les exemples d´applications des travaux de son équipe foisonnent : un programme capable de déceler dans les codes des logiciels informatiques les « bugs » que ses prédécesseurs laissaient passer, l´organisation d´une chaÎne industrielle de montage prenant en compte simultanément « le facteur humain », les impératifs financiers de l´entreprise et des objectifs de préservation de l´environnement, la configuration des avions d´une grande compagnie aérienne, l´optimisation du système de gestion de l´eau d´une ville chinoise… Passionné mais n´aimant pas « les gadgets » ni « la technologie pour la technologie », Youssef Hamadi se soucie en permanence de l´utilité sociale de ses recherches. Cette préoccupation est d´ailleurs au coeur du nouveau projet dans lequel il est engagé au sein du centre de recherche commun INRIA-Microsoft Research, projet pour lequel il fait la navette entre Cambridge et Orsay. Destinés à fournir des outils informatiques facilitant les découvertes dans les sciences expérimentales – ce qu´en anglais on dénomme l´e-science –, ces travaux peuvent notamment aider les biologistes dans leurs études sur les interactions entre les gènes, enjeu crucial s´il en est de la recherche médicale des prochaines années. Recherche fondamentale à Cambridge, recherche appliquée à Orsay : Youssef Hamadi semble trouver son équilibre dans ce mouvement dédoublé de découverte et de connaissance.
Pouvoir « sélectionner ce qu´on veut faire et avec qui on veut le faire », avoir le sentiment « de choisir », de « ne pas subir » : ce désir de liberté, d´ouverture, semble avoir guidé toute la trajectoire de Youssef Hamadi depuis qu´il a quitté son Île natale. L´enfant rêvant devant les car-ferries a bien pris le large lui aussi. Mais cette liberté, posée comme un idéal à ne jamais perdre de vue, reste elle-même « programmée sous contraintes », notamment celles de la fidélité et de la mémoire. Ce sont ces contraintes qui font de Youssef Hamadi un partisan de la « discrimination positive », bien que lui-même n´en ait pas bénéficié, et qui l´animent d´un rêve, encore : inviter « des chercheurs issus de l´immigration » à aller vulgariser leurs travaux auprès des lycéens des zones sensibles pour que « Mohammed, au fond de la classe, se dise que, pour lui aussi, c´est possible ».

 

YOUSSEF HAMADI EN QUELQUES DATES

  • 1970 : naissance à Bastia
  • 1983 : se casse une jambe. Découvre sa vocation à l´hôpital, en lisant Science & Vie
  • 1989 : quitte la Corse pour l´université de Montpellier 2
  • 1999 : soutient sa thèse en informatique sur « Le traitement des problèmes de satisfaction de contraintes distribuées »
  • 2002 : départ pour l´Angleterre
  • 2003 : rejoint le laboratoire de Microsoft Research à Cambridge, dirige le groupe de recherche sur la programmation par contraintes
  • 2007 : commence le programme sur « les outils d´optimisation pour les sciences » au centre de recherche commun INRIA-Microsoft Research basé à Orsay.

Photo : © Marie-Paule Nègre

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